ÉDITOS

Mai 68 à l’envers. Nouvelle censure à Bordeaux

PAndré Rouillé

Il y a pire que la censure : l’autocensure. Pire que la violence qui vient de l’extérieur, celle que l’on s’impose à soi-même. La censure est en quelque sorte l’exception tonitruante qui surgit d’un sol d’autocensure ordinaire. C’est l’interdit brutal qui vient bloquer ce que le cycle long de l’autocensure n’a pas réussi à dissoudre dans les méandres du consentement.
On ne compte plus, dans le domaine de l’art en France, les cas de censure, qui ne sont que la partie visible d’une sorte d’atmosphère souterraine et sourde, souvent déniée et refoulée, d’autocensure. La scène artistique de Bordeaux vient, une fois encore, d’être le site d’un acte de censure

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On se souvient que l’exposition «Présumés innocents» organisée par le CAPC de Bordeaux a fait l’objet de plusieurs mises en examen, notamment des deux commissaires, parce que les membres d’une très traditionaliste association locale de défense de la famille avaient, en 2000, cru déceler des attitudes pédophiles dans certaines photographies exposées. Sans pourtant que les nombreux enseignants qui avaient conduit leurs élèves à cette exposition ne se soient émus de la moindre inconvenance.
Après plusieurs années de procédure, la justice a heureusement débouté les petits soldats de l’ordre moral et donné raison à l’art. Mais un terrain s’est ainsi créé, un climat de prudence s’est formé, qui viennent d’aboutir, au Musée d’Aquitaine cette fois-ci, au décrochage d’une série de photographies de Christian Delecluse figurant des pères complètement nus avec leurs enfants.

Ces images réalisées dans le cadre d’une réflexion sur la paternité devaient figurer dans l’exposition «Humain, très humain» qui a ouvert le 12 avril. Mais le directeur du musée, François Hubert, en a décidé autrement.
«On sait bien, a-t-il déclaré, qu’avec les problèmes de pédophilie ou d’inceste, les gens auraient pu mal réagir. Ils risquaient d’être choqués. Moi j’avais annoncé une série de belles photos contemporaines sur l’Aquitaine. Pas une réflexion autour du corps».
On comprend là comment une distorsion outrancière du sacro-saint «principe de précaution» peut enclencher et justifier une mécanique de censure, et comment cette censure repose sur une autocensure préalable du censeur.
Mais il s’agit d’une autocensure justifiée par l’argument du bon sens, du pragmatisme, de la raison gestionnaire. «On sait bien qu’avec les problèmes de pédophilie…», dit le censeur, qui cherche ainsi à emporter dans un «on» impersonnel l’adhésion des censurés, voire à leur faire partager ses scénarios sur les réactions supposées des «gens».

C’est peut-être un trait commun à tous les censeurs que d’agir à partir de scénarios-catastrophes composés à partir de mixtes improbables de réel, de rumeurs, d’idéologies, d’actualités médiatiques et de préjugés de toutes sortes. Notamment sur le corps et la sexualité.
Le propos de François Hubert passe ainsi du «on» de ceux  (les organisateurs et les artistes) qui sont supposés savoir, aux «gens» supposés vulnérables et incontrôlables dont il faudrait anticiper les réactions pour s’en prémunir, au «moi»-le-censeur qui confesse son refus panique du corps et ses craintes des nouvelles pratiques corporelles.

Pour les adeptes intransigeants de la tradition, il est littéralement inconcevable qu’un père puisse, comme le montrent les photographies censurées, avoir avec son fils des rapports d’affection et de sensualité filiales passant sans tabous par les corps et les épidermes, et par toutes les configurations du nu et du vêtu. Autant celles-ci sont admises pour la mère et ses enfants, autant le père habillé et le fils nu sont tolérés par la morale, autant l’inverse est totalement inadmissible.

La scène d’un père nu portant sur ses genoux son fils habillé est ainsi automatiquement projetée dans la zone interdite de la pédophilie et de l’inceste. Mais la stigmatisation d’une telle scène, exacerbée par une forte actualité judiciaire locale et nationale, pourrait bien exprimer quelque chose de plus fondamental : la panique souterraine suscitée par un supposé devenir-femme de l’homme qui ne craint plus d’assumer sa tendresse, son amour et sa sensualité.

La censure des clichés de Christian Delecluse transpire la peur, l’ordre moral, le conformisme et les frustrations  exacerbés par un mélange détonant de photographie et d’art, d’actualité judiciaire pesante, et d’un climat politique fortement teinté d’une violente remise en cause des valeurs de Mai 68.  Dénoncer l’emblématique slogan «Il est interdit d’interdire», comme le chef de l’État s’y est amplement employé, aboutit à refermer la perspective de libertés, l’audaces et de possibles qu’il traçait, à substituer au pouvoir de l’imagination le règne des interdits, des frustrations : de la censure.

Il était «interdit d’interdire», il est désormais interdit de rêver. Même en art. Une lectrice du site internet Libération-Bordeaux ne conclut-elle pas sa réaction à la censure par un très éloquent : «L’art a des limites, tout de même !»
Un slogan de la France d’aujourd’hui !?…

André Rouillé

En solidarité, la galerie Le Réverbère (Lyon) a décidé, avec son artiste Rip Hopkins qui devait exposer au Musée d’Aquitaine, de faire décrocher ses photographies.