ART | CRITIQUE

Macula

PJulia Peker
@12 Jan 2008

Les photogrammes d’Henri Foucault. Dans l’obscurité d’une chambre noire, des corps déposent directement leur empreinte sur le papier. Sculptés par la lumière, ces volumes sont ensuite épinglés, transpercés, réincarnés. D'immenses spectres rayonnent d’un feu mystérieux, aux confins de la photographie et de la sculpture.

Man Ray découvrit par hasard le photogramme, en déposant des objets sur une feuille de papier vierge pendant qu’il travaillait en chambre noire. Ce jour-là, la photographie se passa d’appareil photographique, et la lumière seule vint dessiner l’empreinte du corps, en noircissant ses contours.

Livrée à elle-même, la lumière se montre sous un autre jour: la visibilité de l’image est l’effet d’un d’obscurcissement. Henri Foucault ne se contente pas d’appuyer sur l’interrupteur pour réaliser ses séries de photogrammes: la sculpture prend le relais de la chambre noire. L’image est rehaussée d’épingles (série des «Satori») ou criblée de trous («Sosein»), et le halo lumineux des corps acquiert alors une seconde peau. L’œuvre obtenue ne se réduit pas à son effet technique, et ne se limite pas à être une simple empreinte fantomatique du réel.

«Sosein» et «Satori» ont un même sujet: le corps humain, couché sur le papier, déposant son empreinte luminescente. Le photogramme est à l’opposé de la photographie: l’image est le résultat d’un contact direct entre corps et papier. En quelques secondes, la lumière noircit le papier vierge, s’intercale dans les interstices du corps, ombrant les zones de contact où elle peut se ménager un passage.

Le résultat obtenu se comprend au rebours de l’impression immédiate: l’image est pure blancheur là où la lumière n’a pu s’infiltrer. Le noir total circonscrit l’espace en dehors du corps, baigné par la lumière. La blancheur éblouissante, elle, est aveugle à la lumière: le corps était trop près. Le photogramme se tient sur le seuil d’une distance fragile, dont décide le temps d’exposition, et que matérialise l’ombre.

Que donne à voir l’empreinte du corps sur le papier? A première vue, sa silhouette, c’est-à-dire le dessin de ses contours. Mais la surface d’un corps humain n’a pas seulement deux dimensions. Le photogramme d’une surface plane se résumerait au contraste statique du noir et blanc, serait dessin plus que sculpture.

Un corps lui, est un volume, que vient sculpter la lumière. L’ombre modèle l’image du corps, restitue l’arrondi des membres, et leurs inflexions. Une main légèrement repliée sur elle-même apparaît raccourcie. La planéité du papier impose toutes sortes de déformations, témoins de cette distorsion entre le volume d’un corps humain et la surface encadrée.
Le photogramme renonce donc aux effets de perspective de la représentation, sans perdre pour autant le volume des corps. Le dispositif sculptural lumineux prend le relais du dispositif optique de la photographie.

Henri Foucault ne s’arrête pas à cette constitution purement chimique de l’image. Dans la série des «Satori», l’empreinte des corps est piquée d’épingles en inox, disposées de manière à peu près uniforme, accrochant la lumière pour former une seconde peau. Le halo luminescent du photogramme ne retient que la forme du corps: couleurs, matière, et détails, échappent à la capture purement chimique de l’image. Au grain de la peau se substitue alors l’éclat brillant de l’inox.

Ces corps fantomatiques sont illuminés par la confrontation de différents matériaux. «Satori» est un terme emprunté à la tradition bouddhique, et désigne l’illumination par laquelle une personne s’éveille soudain à la vérité cosmique.
Henri Foucault fait référence à Roland Barthes pour expliquer ce titre, et renvoie à un texte placé en exergue à L’Empire des signes: le vacillement visuel peut se comparer à «cette perte de sens que le Zen appelle un satori». Ce sont les frontières entre lumière et obscurité qui vacillent ici, entre photographie et sculpture, présence physique et apparition fantomatique.

La série «Sosein» suit un procédé inverse: le photogramme est modelé en creux, ajouré à l’aide d’un emboutissoir. Hommes et femmes ont posé pour cet immense ensemble, composé de 432 photogrammes: présentés en série, ils alternent selon un ordre précis. A intervalle régulier reviennent des corps bras en croix.
Epinglés ou transpercés, ces spectres lumineux évoquent des crucifiés. On pense au mystère du Saint Suaire, désigné par André Bazin comme le mythe fondateur de la photographie: l’empreinte du visage du Christ au moment de la déposition est le paradigme d’une conception ontologique de la photographie. Mais ici, la valeur d’empreinte de l’image ne se mesure pas à la simple technicité automatique de sa genèse. C’est la métamorphose qui donne force de présence à ces spectres.

Epinglés, transpercés, les corps sont illuminés. Le photogramme ne brille que parce que l’image photographique est confrontée à autre chose qu’elle-même, travaillée par des matériaux différents, réincarnée en un corps de pure lumière.

Henri Foucault
Tête penchée version A, 2006. Tirage argentique. 32 x 26 cm.
Satori 13, 2005. Photogramme percé d’épingles en inox. 60 x 25 cm.
Sosein, 2005. Installation composée de 432 photogrammes. 164 x 400 cm.
Satori M3, 2004. 4 photogrammes percés d’épingles en inox. 205 x 62 cm.

Interview de l’artiste
Nous vous incitons à lire l’interview rédigée par Julia Peker sur cette exposition en cliquant sur le lien ci-dessous.

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Henri Foucault