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Mac Adams

PPierre Juhasz
@12 Jan 2008

Une œuvre dans laquelle le noir — de l’image photographique, de l’installation et des références allant du cinématographique au pictural, de l’historique au fait divers — domine pour donner à voir et à sentir le comportement de l’humain, « ses terribles passions », ses excès, ses « coups de dés » : son destin.

« Un coup de dés jamais n’abolira le hasard ». L’illustre équation de Mallarmé pourrait être l’exergue aux deux photographies en noir et blanc, de format carré, constituées en diptyque, qui font face à Black Mail, installation de 1976 montrée pour la première fois à Paris.

La photographie de gauche donne à voir la banquette avant d’une voiture américaine des années cinquante. En arrière d’un volant proéminent qui apparaît au premier plan, un homme à la « place du mort », yeux fermés, tête renversée, est affaissé sur le siège. Sur sa chemise blanche un peu débraillée, à l’endroit du cœur, une tache de sang. Image de crime. Quelques objets épars échappés d’une serviette ouverte, sur laquelle est posée la main du cadavre, traînent sur la banquette : un flacon cylindrique, des documents et deux dés.
En contrepoint, l’image de droite, en un cadrage très serré, montre le dessus d’une table sur laquelle s’appuie la main d’une femme dont n’est cadrée qu’un fragment du corps. Le peignoir ouvert laisse entrevoir, au-dessus de la culotte, au niveau de l’aine, un tatouage : deux dés et leurs ombres portées inscrits sur la peau. En avant-plan, un peu flous, deux verres, une bouteille d’alcool, un flacon cylindrique jonchent la table. Juste quelques signes circulent ainsi d’une image à l’autre en entraînant le regard dans leur sillon narratif.
Entre les deux photographies rappelant l’atmosphère des thrillers américains des années quarante, photographies en apparence prises à la dérobée telles les images d’un journalisme de faits divers, se tisse un réseau fictionnel équivoque où il est question de crime, de passion, peut-être de jeu, au hasard et au fil du drame. « Depuis les années soixante-dix, déclare Mac Adams, j’ai commencé à utiliser le genre noir, le crime étant la clé grâce à laquelle on arrive à comprendre le comportement humain dans sa forme extrême avec ses causes et effets physiques et psychologiques ».

Face à ce diptyque se dresse dans la pénombre une installation qui reconstitue partiellement une salle à manger composée d’éléments de mobiliers victoriens : une table, une commode, un tapis, des couverts en argent et des verres en cristal éclairés par la lumière de deux chandelles. Au centre de la table, une corbeille de fruit, qui, dans le jeu de l’ombre et de la lumière, fait figure de citation de Caravage. La nappe est tirée, elle glisse sur le tapis. Une chaise est renversée. Sur le dossier d’une autre, est posée une veste. Comme à l’issue d’une lutte, au sol sont éparpillés quelques objets : un escarpin, un sac à main, au-dessus, deux photographies numériques, alors qu’une troisième est sur le point de tomber de la table.
Sur la table, un revolver, recouvert à moitié par l’une des serviettes, se laisse entrevoir. En arrière du lieu du drame, sur la commode, deux chandelles éclairent deux photographies encadrées. Le registre de la photographie familiale vient ainsi en contrepoint à celui des tirages éparpillés sur la table et au sol, dans lesquelles domine une dimension érotique. Le dîner aux chandelles a viré au drame et l’espace mis en scène, habité par l’absence, reconstitue du drame fictif son hypothétique genèse, sa probable issue.

Les œuvres présentées dans cette exposition condensent de façon cohérente et ouverte une trentaine d’années de création de l’artiste. Des photographies — la plupart du temps en diptyque ou en triptyque — à l’installation, l’exposition n’omet pas de montrer des documents, projets anciens ou plus récents sous forme de dessins préparatoires aux scénographies, dont l’écriture nerveuse et intense en font des œuvres à part entière. Ici priment l’ombre, le meurtre, la passion.

En traversant un dédale de références, dans une forme très maîtrisée, Mac Adams parsème les indices qui prennent au piège le regard du spectateur et son désir fictionnel. Entre une atmosphère propre aux films de Hitchcock et une esthétique baudelairienne, chaque œuvre, dans son médium, installe un espace sémiotique complexe qui scénarise le regard du spectateur et l’invite, au fil d’un dédale de fictions possibles, à se perdre, pour mieux se retrouver non sur le chemin de la signification, mais sur celui du sens.

Van Gogh, en son temps, déclarait avoir cherché « à exprimer avec le rouge et le vert les terribles passions humaines ». Dans l’œuvre de Mac Adams, c’est le noir qui domine pour donner à voir et à sentir, à travers les divers registres de l’image photographique — car c’est bien d’images qu’il est question ici, comme il est question de présence et d’absence —, ou bien à travers la scénographie de l’installation et son théâtre d’ombres, dans la multiplication des références allant du cinématographique au pictural, de l’historique au fait divers, le comportement de l’humain, « ses terribles passions », ses excès, ses « coups de dés », en somme, son destin.

Mac Adams :
Untitled 1, Half Truths, 2002. Diptyque : photo noir et blanc sur papier. 100,30 x 57,30 cm chaque.
Untitled 2, Half Truths, 2002. Diptyque : photo noir et blanc sur papier. 100,30 x 57,30 cm chaque.
Untitled 3, Half Truths, 2002. Diptyque : photo noir et blanc sur papier. 75,30 x 78,80 cm chaque.
The Voyeur, Mysteries, 1974. Triptyque : photo noir et blanc sur papier. 76 x 101 cm chaque.
Black Mail, 1976. Installation.