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Lumière faux cils marbre vrai souvenir

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@12 Jan 2008

De fausses photos-souvenirs se jouant de certains stéréotypes de la photographie domestique, des objets empruntent au quotidien féminin, des œuvres souvent cinglantes ou sanglantes, la planète Boudier est chaotique, encombrée, foisonnante, mais elle tourne.

Le travail de Véronique Boudier se caractérise avant tout par le geste, qu’il soit absurde, héroïque ou tout simplement inutile. Se toucher le nez avec la langue, faire exploser une valise remplie de gélatine, ou encore s’autoportraiturer dans des situations plus ou moins absurdes. Les travaux récents ne démentent pas l’esprit dans lequel l’artiste française travaille depuis une dizaine d’années: ironique dans les photographies, un peu plus acide dans les objets. Dans les premières, Véronique Boudier prend la pose en manteau de fourrure chic devant une madone kitsch de Little Italy, ou en Californienne décontractée devant une limousine blanche immatriculée à Santa Barbara. Ces fausses photos-souvenirs qui pourraient faire penser à un improbable voyage de noces se jouent, non sans discrétion, de certains stéréotypes de la photographie « domestique ».

Les objets, eux aussi, empruntent leurs matériaux constitutifs au quotidien et au domestique, plus particulièrement féminin. L’Œil de biche, par exemple, est un cercle genre hulla-up entièrement cerné de faux-cils de toutes les couleurs. Grâce à un éclairage étudié, il forme sur le mur une ombre portée, double projeté de cet œil rond dont le titre fait référence à une façon de maquiller les yeux célèbres dans les années cinquante. Free Repartition se compose d’un plateau de table rond posé au sol sur un cercle de feutrine verte. Sur une palette géante, pinceaux et paillettes colorées sont comme autant d’invitations au maquillage, plus ludique en tout cas, que ces faux ongles-griffes tendus au bout de fils de fer, posés au sol, prêts à bondir (Ématome). Idem pour cette photographie agrémentée d’un véritable cheruken qui épingle un escalier roulant pour « bloquer la machine », comme son titre l’indique.
« Pourquoi tant de haine?  » serions-nous tentés de demander. Aucune haine, bien entendu, peut-être simplement une façon de dire que tout ne tourne pas complètement rond, comme cette sphère posée au sol et incrustée de simulacres de pierres précieuses qui, quitte à déplaire aux galiléens convaincus « a de la peine à tourner » (It Has Trouble Turning).

Les drôles de rôles qu’endossent les œuvres cinglantes ou sanglantes de Véronique Boudier ne font pas toujours mouche. Mais la vidéo The River, projetée au sol et montrant une femme endormie dans un décor blanc offre comme une respiration dans cet univers rempli de sarcasmes et de culture ringarde. Le liquide qui s’échappe d’elle, dans la vidéo, et qui se prolonge en se matérialisant sur le sol de la galerie par une tache de résine bleu clair, est un écoulement serein dans la veine des sleepers de Warhol ou encore de ceux de Bill Viola. Ce petit moment de calme est le bienvenu, on peut s’arrêter de rigoler pour commencer à contempler. La planète Boudier est chaotique, encombrée, foisonnante, et pourtant elle tourne.

Véronique Boudier
It Has Trouble Turning, 2002. Pierres synthétiques.
Little Italy, 2002. Photographie marouflée sur aluminium
Santa Barbara, 2002. Photographie marouflée sur aluminium
Combat dress, 2002. Photographie marouflée sur aluminium
— Sans titre, 2002. Photographie marouflée sur aluminium
Enlever au doigt, 2002. Projection vidéo DVD.
Eye, 2002. Photographie marouflée sur aluminium, 27,5 x 35 cm.
Résidu, 1992. Globe, pâte dentifrice. 15 x 10 x 10 cm.
Ématome, 2002. File de fer, faux-ongles, vernis.
Bloquer la machine, 2002. Photographie, cheruken.
L’Œil de biche, 2002. Faux cils, métal.
Free Repartition, 2002. Table, paillettes, pinceau, feutrine.
The River, 2002. Vidéo projection, résine colorée. Dimensions variables.