ART | CRITIQUE

Lumière en prison dans le ventre d’une baleine

PClément Dirié
@12 Jan 2008

L’installation : une salle noire hermétiquement close — une atmosphère en décalage, en déchirure — est le lieu d’une projection poétique dans laquelle les seules images mises en mouvement sont des mots, des phrases poétiques. Ceux et celles de Jacques Roubaud.

Le Black Cube de Rebecca Horn ou du mouvement poétique.

La partie du Palais de Tokyo — blanc laboratoire propice à toutes les expressions artistiques — investie par Rebecca Horn est devenue un Black Cube, une boite noire séparée des autres salles par des rideaux : un espace protégé, hermétiquement clos, un moment en retrait du monde où va pouvoir se développer un univers particulier, une atmosphère en décalage, en déchirure.

Comme la salle obscure de cinéma où sont présentés quatre films de l’artiste, choisis par elle et symboliques de son travail de vidéaste et de performer, l’installation de Rebecca Horn est le lieu d’une diffusion, d’une projection poétique.
Ici, les seules images mises en mouvement sont des mots, des phrases poétiques. Ceux et celles de Jacques Roubaud, dont l’installation fête l’anniversaire : Lumière en prison dans le ventre d’une baleine est une réponse plastique aux cinquante-trois poèmes du recueil LUMS (Lumière dérivée permanente) dédiés par l’écrivain à Rebecca Horn en 1997.

Les mots de la poésie sont donc les seuls corps et le seul matériau que l’artiste traite, leur redonnant toute leur consistance. Ils investissent l’espace entièrement — sol, murs, plafond, visiteurs — du fait de leur mobilité. De leur dissolution ?
Dans cette salle de projection verbale, ce ne sont pas les images qui évoluent depuis un projecteur fixe, mais ce sont des projecteurs mobiles qui, par leur mouvement giratoire, font évoluer l’image fixe. L’écran n’est pas unique. Il est constitué de tout l’espace de la salle.
Le lieu entier devient un réceptacle de poésie, un microcosme hors de la fureur du monde. Destiné à la poésie et à sa réception.

Car, Lumière en prison dans le ventre d’une baleine nécessite évidemment la présence et l’intervention d’un visiteur devenu à la fois spectateur, lecteur et auditeur autour d’une tentative globale d’appel au sens et aux sens.
Les poèmes de Jacques Roubaud soumis à une dérive permanente, la musique minimale et « aquatique » composée par Hayden Danyl Chisholm, les effets et jeux de lumière décidés par Rebecca Horn sont autant de demandes adressées à l’intellect et à la perception, à un visiteur nécessairement ouvert.
Il s’agit pour ce nouveau Jonas, placé dans un monde en déconstruction et en errance, de reconstruire une intelligibilité. De s’immerger dans cette constellation de mots, proposition cosmique de l’artiste.
Ce n’est plus seulement le monde qu’il faut ordonner mais aussi le langage et cet « état pur du langage » qu’est la poésie.
En effet, les poèmes sont déconstruits et diffusés en boucle dans l’espace, mais ils sont également rendus flous par un bassin rempli d’eau situé au centre de la pièce. Celui-ci est à la fois cœur et prisme, source et miroir réflexif. Il focalise le regard spectateur et brouille les mots, devenus objets poétiques, avant de les renvoyer dans la salle-écran conçue par l’artiste comme une « caisse de raisonnances ».

L’artiste propose une mise à égalité des médiums d’expression en affirmant leur essentielle complémentarité, leurs médiations réciproques : leur convergence est l’unique mode de création permettant d’aboutir à un sens qu’ils n’établissent qu’ensemble.
L’alliance et la fusion de divers médiums artistiques conduit à l’expression d’un nouvel art « cinétique », d’une forme esthétique — de sensation, étymologiquement — plaçant le changement perceptif au centre du travail et de la lecture artistiques.

Rebecca Horn
Lumière en prison dans le ventre d’une baleine, 2002. Installation poétique, lumineuse et sonore à partir de poèmes de Jacques Roubaud, sur une musique de Hayden Danyl Chisholm.

Projection de quatre films de Rebecca Horn :
Berlin Exercises, 1975, 42’.
Der Eintänzer, 1978, 47’.
Buster’s bedroom, 1990, 104’.
Cutting through the past, 1994, 55’.