PHOTO | CRITIQUE

Luc Delahaye

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@08 Fév 2011

Depuis dix ans, Luc Delahaye interroge le statut de la photographie d'art et du rôle de l'artiste en mettant l'objectivité au centre de ses préoccupations. Il crée une étonnante distance entre ses thèmes sensibles et les images brutes capturées.

La galerie Nathalie Obadia expose pour la première fois Luc Delahaye en montrant onze photographies datées de 2006 à 2010. La majorité de ces immenses tirages témoignent du quotidien de pays marqués par une actualité difficile tels que l’Afghanistan, la Gambie, la bande de Gaza, Haïti, l’Iraq, etc. Les arrière-plans urbains sont peuplés d’habitants évoluant dans leurs habitudes. Certains faisant la guerre, volant ou fuyant, d’autres vivant en camps de réfugiés ou travaillant…

Luc Delahaye est un photographe du réel. Il propose au spectateur une vision sans fard du monde et de l’actualité. C’est un artiste de l’objectivité combattant la subjectivité dans la création. L’exposition est présentée dans les deux espaces de la galerie. L’accrochage est épuré en écho à la neutralité des photographies accrochées une seule par mur, chacune accompagnée de son cartel dont le titre traduit visiblement une absence de compassion.

La première œuvre Man Sleeping, Dubaï présente un homme dormant, étendu au sol dans les traces d’une jeep, dans un décor composé d’un champ de poteaux électriques, d’une usine au loin, et d’une vaste étendue de sable, de poussière, de grisaille et de misère. Le tirage chromogène numérique est très grand, les contrastes assez marqués, et la lumière crue.
A côté, dans Fatou Bensouda, Deputy Prosecutor of the International Criminal Court un juge, une femme gambienne en costume, se concentre sur un texte. Elle est à son bureau, un lieu ordinaire dont les meubles sont recouverts de dossiers et de photos de famille.

L’intérêt de Luc Delahaye pour la destruction, la guerre, la misère fait penser aux photographies de Gabriele Basilico. Mais Luc Delahaye place toujours l’humain au centre de son travail. Ce sont des gens normaux, de simples citoyens figés dans des postures de vie quotidienne, toujours photographiés à leur insu.

Ses images sont celles d’un voyageur, un archéologue du présent, cherchant à enregistrer les événements qu’il croise, des traces de l’Histoire. Il capte le monde sans affects, choisit son sujet sans intervenir dessus. La réalité n’est pas transformée, mais donnée à voir crûment. Aucun détail particulier n’est mis en valeur car Luc Delahaye est un artiste-observateur. Comme si l’appareil photo servait de filtre à ses émotions.

Ce travail brouille les frontières entre art, information et sociologie. Il remet en question le rôle de l’artiste et la place du spectateur. L’artiste n’est pas ici un créateur, mais plutôt un témoin visuel, dans le sillage des théories de Michael Fried (La Place du spectateur) qui dénonce la théâtralité en art, les constructions artificielles imposant la présence d’un public pour faire exister l’œuvre. Au contraire, Luc Delahaye crée, lui, des images autonomes.

Les points de vue sont souvent frontaux, le sujet bien cadré dans l’image et le décor très présent comme dans Camp Texaco, Port-au-Prince et A Worker Outside the Korengal Outpost, Afghanistan ou dans les deux grands tirages (respectivement 180 x 281 cm et 220 x 158,6 cm) de l’Espace II: Les Bois de Calais et Les Pillards.

L’œuvre The Glue Sniffer, quant à elle, exhibe la vie d’un junkie. L’homme écroulé par terre, la tête reposant sur un sac de toile, dort à l’ombre de boutiques désaffectées. Les contrastes sont très marqués, les ombres fortes et la lumière blanche. L’image est nettement découpée en une grande zone obscure et une petite zone lumineuse. Deux poteaux créent des verticales oranges réveillant le bleu de grilles fermées. Exceptionnellement, la grisaille ne domine pas l’image.

Un petit tirage jet d’encre, Le Voleur, montre un rituel africain où un voleur nu est placé au milieu d’une foule en colère. Enfin il y a Patio Civil, cementario San Rafael, Màlaga, une vue de dessus d’un cimetière espagnol. On y voit des squelettes enchevêtrés dans la position de leur inhumation, mains jointes et jambes serrées. Le cliché ressemble à une peinture abstraite. Une nouvelle fois, l’esthétique prévaut sur les sentiments

Chez Luc Delahaye, la subjectivité est une faiblesse, ou une facilité à laquelle il ne cède pas. Peut-être parce qu’il a commencé sa carrière en tant que photo-journaliste spécialisé dans la guerre. Il travaille sans compromis, sans concessions, en mettant ses photographies entièrement au service de la réalité brute.

— Luc Delahaye, Man Sleeping, Dubai, 2008. Tirage chromogène numérique. 235,6 x 300 cm
— Luc Delahaye, Fatou Bensouda, Deputy Prosecutor of the International Criminal Court, 2008. Tirage chromogène numérique.
— Luc Delahaye, Camp Texaco, Port-au-Prince, 2010. Tirage chromogène numérique. 198,6 x 265 cm
— Luc Delahaye, A worker Outside the Korengal Outpost, Afghanistan, 2010. Tirage chromogène numérique. 166,5 x 240 cm
— Luc Delahaye, Karni Crossing Demo, 2008. Tirage chromogène numérique. 210,4 x 296 cm
— Luc Delahaye, Ambush, Ramadi, 2006. Tirage chromogène numérique.
— Luc Delahaye, The Glue Sniffer, 2010. Tirage chromogène numérique.
— Luc Delahaye, Le Voleur, 2010. Tirage jet d’encre.
— Luc Delahaye, Patio Civil, Cementerio San Rafael, Màlaga, 2009. Tirage chromogène numérique. 251 x 207,1 cm.
— Luc Delahaye, Les Bois de Calais, 2007. Tirage chromogène numérique. 180 x 281 cm
— Luc Delahaye, Les Pillards, 2010. Tirage chromogène numérique. 220 x 158,6 cm