ART | CRITIQUE

L’Ouverture

PJulie Silberberg
@06 Nov 2009

Dans le cadre la Xe biennale de Lyon, le Musée d’Art contemporain a mis à la disposition de l’artiste turc Sarkis l’intégralité des 1200 m2 de son second étage. Mais, Sarkis a choisi d’occuper les lieux par la modestie du vide.

L’installation L’Ouverture fait partie de la trilogie Le monde est illisible mon cœur si, qui a été proposée au Musée d’Art contemporain de Lyon en 2002. Des œuvres anciennes de Sarkis étaient exposées dans une première scène intitulée La Brûlure, puis recouvertes de précieux kilims du XVIIIe siècle dans la seconde scène, L’Espace de musique, pour enfin disparaître complètement dans la dernière scène rééditée pour la Biennale: L’Ouverture.
Par cette déliquescence progressive de la matérialité, Sarkis a voulu démythifier le geste créateur, sacralisé par le narcissisme d’un certain art contemporain, et reconsidérer la relation que le spectateur entretient avec l’œuvre.

Entourée d’une tuyauterie, diffusant l’air extérieur à l’intérieur de la salle, comme pour donner «l’air du temps», l’espace quasi vide de L’Ouverture est parsemé d’une multitude d’hebdomadaires du monde entier, déposés chaque semaine au centre de l’espace et effeuillés par la ventilation.

Un simple regard suffit pour embrasser visuellement la totalité de l’espace de 1200 m2 et constater que l’on se trouve au centre d’une salle quasiment vide où rien n’est proposé.
En écho au thème de la Biennale de Lyon «Le spectacle du quotidien», Sarkis tente de revenir sur l’une des préoccupations de l’art des années 1960: incorporer le spectateur dans le processus de création.

Sous l’impulsion de Fluxus aux États-Unis et des Situationnistes en France, cette reconsidération du rôle du spectateur répond à un projet politique: ôter à l’art son aspect élitiste en supprimant la passivité qu’induit «l’œuvre rétinienne».

Même si les pesanteurs et la rigidité de l’institution réduisent les possibilités de spontanéité et d’interaction, et détournent en partie l’installation de Sarkis de ses objectifs, L’Ouverture répond au projet politique en se présentant, non pas comme une œuvre figée, mais comme un espace en mouvement, en circulation : un forum.
Sarkis devient le concepteur d’un espace social, un lieu qu’il convient d’investir, une ouverture. En l’occurrence, il a choisi de confier à la Veduta le soin d’animer cette nouvelle agora qu’est L’Ouverure.

La Veduta
, qui est l’une des sections de la Xe Biennale de Lyon, ambitionne, sous l’impulsion du professeur Abdelkader Damani, de se rapprocher de la population en s’installant dans des lieux ordinaires tels qu’une piscine municipale, un commissariat, ou un marché.
On peut lire dans le programme de la Biennale que «Veduta a pour objet de bousculer le schéma classique de la médiation culturelle qui fait traditionnellement cohabiter quatre acteurs : l’œuvre, l’espace, le médiateur et le public. Il y a une volonté de rompre avec la gestuelle des comportements culturels habituels».
La Veduta se déploie aussi dans des lieux plus adaptés à recevoir des performances, des débats, des concerts et des conférences comme L’Ouverture de Sarkis, qui a accueilli, dès le premier jour de la Biennale, le colloque «L’anthropologie du quotidien» organisé par l’École normale supérieure.

En collaboration avec la Veduta, Sarkis souscrit à la dimension politique de cette Xe Biennale d’art contemporain aux dépens de toute recherche esthétique.
Politique sans objet réel ni projet identifiable, l’installation de Sarkis se présente comme une salle des pas perdus: un espace postmoderne sans autre fin que l’échange.