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Louise Lawler

PLaurent Perbos
@12 Jan 2008

Louise Lawler nous ouvre les portes de son No Official Estimate. Pris à parti, nous sommes les acteurs et les témoins d’un secret qui nous échappe. Nous dévoile-t-elle des choses auxquelles nous n’aurions pas dû accéder?

Un écran nous fait face près de l’accueil. Habituellement utilisé pour diffuser des interviews d’artistes, il prend pour l’occasion une toute autre fonction. La caméra qui le surmonte attend le passage des visiteurs éventuels. Elle retranscrit en direct les faits et gestes de ceux qui sont déjà à l’intérieur.
Nous sommes intégrés à l’espace et nous jouons un rôle particulier. Médiateur entre le dehors et le dedans, nous servons de transition, de trait d’union. Un dialogue s’engage. Une personne qui entre me dit avec le sourire: «Attention! Vous êtes filmée», avant de poursuivre son itinéraire. L’interaction est engagée. Nous sommes pris bien malgré nous dans une dynamique d’échange instaurée par l’artiste.

Plusieurs problématiques semblent mises en scène. Dans un premier temps, Louise Lawler nous expose comme elle le fait de ses photographies. Nous nous sentons observés. Mal à l’aise, nous abandonnons rapidement le lieu de cette inquisition forcée, l’angle de vue dans lequel nous sommes emprisonnés. L’œuvre que nous pouvions observer à l’entrée de la première salle, répond à l’interrogatoire visuel de nos mouvements les plus anodins.

Ce premier cliché présente une sérigraphie de Roy Lichtenstein accroché au mur d’une galerie. Un homme au volant d’une voiture regarde sévèrement la femme qui est assise à ses côtés. Une impression de vitesse se dégage du tableau et est accentuée par l’effet de perspective présent dans la photographie.
Mise en abîme: les cadrages et le sujet même de la sérigraphie de Lichtenstein nous enferment dans une étrange spirale. Nous sommes cernés. La surveillance mise en place et l’œil du personnage qui nous fait face nous incitent à nous avancer davantage dans la salle pour leur échapper.

Nous cherchons des repères autour de nous. Qu’est-ce qui se joue ici? On s’approche et on analyse alors avec intérêt et minutie les autres photographies afin de mieux comprendre. Une série de clichés identiques rythme le mur de gauche. Six fonds noirs laissent surgir une «tache» de lumière striée par l’ombre de ce qui pourrait être un grillage. On croit percevoir des nuances dans l’éclairage. Cependant, seule une suite de numéros énigmatiques semble pouvoir nous aider à les différencier. S’agit-il d’un inventaire, d’un code qui permet de les cataloguer?

Ces fragments identiques, sans référent identifiable, posent questions. Sont-ils vraiment semblables ou différents ? Quel est la valeur de ces tirages reproductibles à l’infini? Qu’en est-il de l’authenticité et de l’originalité propre aux œuvres d’art?
Le travail de Louise Lawler peut être vu comme un acte appropriationniste. Elle photographie des pièces d’artistes dans différents contextes, stockage, installation, présentation. Elle montre la manière dont elles sont suspendues, agencées. Elle donne à voir des situations particulières qu’elle emprisonne dans son objectif. En dévoilant des environnements singuliers, elle démystifie les œuvres, elle abolit et dépasse leurs limites. Elle les transforme en simples objets et questionne à nouveau leur propre statut.

Dans un second temps, Louise Lawler mène aussi une réflexion politique. No Official Estimate est en rapport direct avec l’actualité en Irak. Si le titre nous éclaire davantage sur les propos de l’artiste que les images présentées à la galerie, c’est par un jeu de suggestion qu’elle semble critiquer un contexte particulier.
Que nous montre-t-elle ? L’intérieur d’une cellule ? Aborde-t-elle le sujet des conditions de détention des prisonniers politiques ? Aucun indice ne nous permet d’en être sûr. La démultiplication de ces représentations quasi-abstraites suscite diverses interprétations. Lawler décuple le pouvoir du visuel. Elle nous confronte indirectement au système de l’information qui nous manipule au quotidien. Elle pointe du doigt son rôle et ses travers. La médiatisation à outrance nous fait perdre de vue le sujet traité et les images dont on nous abreuve sans cesse tiennent le discours que l’on veut bien leur faire porter.

Louise Lawler
Intelligible, 2005-2006. Cibachrome laminated on aluminium bow. 94,6 x 75,6 cm. Edition of 5.
Not Yet Titled, 2007. Cibachrome. 24 x 28,5 cm. Edition of 10.
Not Like You Remembered (Flavin), 2007. Cibachrome mounted on museum box. 73,7 x 73,7 cm. Edition of 5.