ÉDITOS

L’offensive contre les intellectuels!…

PAndré Rouillé

Les intellectuels ne sont certes pas intouchables, ni au-dessus des critiques. Mais il y a tout à redouter — pour la démocratie, et pour la société même — quand les pouvoirs s’en prennent à eux collectivement. Les exemples n’ont pas manqué au cours du siècle dernier.
Le Premier Ministre aime les formules fortes, les oppositions frappantes et simples.

On se souvient de sa désormais fameuse distinction entre la «France d’en bas» et la «France d’en haut» quand, nouvellement nommé, il pouvait encore prétendre être proche des plus démunis.
Dans sa réponse en dix points à la pétition, très largement signée, contre «Guerre à l’intelligence» lancée par Les Inrockuptibles, il se défend contre le reproche d’«anti-intellectualisme d’Etat». Malheureusement, son propos se révèle être une nouvelle manifestation d’anti-intellectualisme caractérisé.

Cette réponse constitue en effet une offensive frontale contre les intellectuels, et cela à partir d’une confusion systématiquement opérée entre l’«intelligence» et les «intellectuels».

La pétition dit «intelligence», et le Premier Ministre répond «intellectuels». Ce tour de passe-passe vise à transformer les intellectuels en boucs émissaires et à circonscrire l’ampleur, explicitement soulignée par la pétition, d’une «politique d’appauvrissement et de précarisation de tous les espaces considérés comme improductifs à court terme, inutiles ou dissidents, de tout le travail invisible de l’intelligence, de tous ces lieux où la société se pense, se rêve, s’invente, se soigne, se juge, se répare».

Le «travail invisible de l’intelligence» dont parle la pétition ne se limite évidemment pas aux seuls intellectuels, comme feint de le croire le Premier Ministre, il concerne au contraire tous les usagers et personnels de l’hôpital et la santé, l’école et l’université, la justice et le travail social, la culture et l’audiovisuel public.

La méthode est éprouvée, même si elle n’est guère propice au dialogue: d’abord on frappe abusivement de l’estampille «Intellectuel» les secteurs concernés par la «guerre à l’intelligence», puis on rameute les vieux clichés de l’anti-intellectualisme militant des époques les plus nauséabondes de notre histoire.
Une fois enfermées dans le petit ghetto des «intellectuels», les (nombreuses) victimes de la «guerre à l’intelligence» peuvent être accusées de tous les maux d’une façon qui rappelle étrangement les invectives contre l’«anti-France» telle que l’entendaient certains extrémistes de droite de l’entre-deux-guerres :
— Égoï;sme et irresponsabilité : «Les intellectuels ne devraient pas réfléchir seulement pour eux-mêmes ou pour se faire plaisir, ils ont des responsabilités envers la société…»
— Conservatisme et irréalisme : «Le refus des réformes, de l’Europe, de la mondialisation illustre une nouvelle idéologie, celle de la fermeture et du déclin, du refus de vivre dans la réalité ainsi qu’une peur de l’avenir».
— Mépris et sentiment de supériorité : «Il n’y a pas de monopole de l’intelligence pas plus qu’il n’y avait de monopole du cœur. Exclure certaines professions du champ intellectuel, c’est aussi refuser les principes de la démocratie et mépriser ceux qui ne sont pas comme vous».
— Attachement aux privilèges de caste : «Il n’y a pas de noblesse de l’intelligence qui créerait des privilèges. Nul ne peut arguer du caractère intellectuel de sa profession pour être dispensé des efforts qui s’imposent à chacun».

En insistant sur un supposé «immobilisme» des signataires de la pétition, le gouvernement veut apparaître actif et responsable.
Certes le gouvernement agit, encore faudrait-il qu’il agisse dans le bon sens. Ce n’est pas son immobilisme qui lui est reproché, mais le caractère éminemment régressif de ses actions et orientations : sa guerre contre l’intelligence.

A la lecture de la réponse du Premier Ministre, on est frappé par la légèreté avec laquelle sont abordés des problèmes aussi graves pour le présent et le futur que l’université, l’école, la santé, la justice, etc. ; par cette forme d’indécence qui consiste à déformer sciemment des propos et à polémiquer au lieu de proposer le dialogue et d’envisager des solutions; par des arguments caricaturalement contraires aux expériences quotidiennes de chacun; par cette façon stupéfiante d’assimiler intelligence, intellectuels et immobilisme.

Face à cela qui touche directement à notre présent et notre futur, comment ne pas éprouver une immense tristesse. Car, l’homme qui raisonne ainsi, qui nourrit un immense mépris à l’encontre des intellectuels, de la culture, et de l’intelligence sous toutes ses formes, alors même qu’il s’en défend, c’est celui qui gouverne la France, qui est en charge de nos vies et de l’avenir du pays.

André Rouillé.

Pétition et réponse du Premier Ministre
Appel contre la guerre à l’intelligence
L’immobilisme n’est pas une solution!

_____________________________
Guillaume Paris, Carnival of Souls, 2003. 288 ampoules sur socle en bois laqué. 197,5 x 94 x 22,5 cm. Photo : Florian Kleinefenn. Courtesy galerie Nelson, Paris.