ART | CRITIQUE

L’œil du touriste. Que reste-t-il de nos amours?

Quand il est de retour, que reste-t-il dans la mémoire du touriste? Comment arrive-t-il à faire émerger ses propres images, encombré qu’il est par tout le fatras du ressassé? Michel Aubry, Lucie Chaumont, Nicolas Tourre...  donnent leur vision du site touristique.

La galerie Patricia Dorfmann, en association avec la galerie Frédéric Giroux et la galerie Alain Le Gaillard, propose une exposition en trois volets intitulée «L’œil du touriste». Cette exposition tente, à travers le regard de plusieurs artistes, de répondre à la question suivante : «Que voit l’œil du touriste ? Qu’est-il capable de percevoir encore au milieu des images préfabriquées?»

La galerie Patricia Dorfmann s’interroge plus précisément sur la mémoire des sites touristiques dits «incontournables», chefs-d’œuvre de l’humanité ou fatalité touristique, telle la baignade à la mer. Une fois rentré chez lui, que reste-t-il dans la mémoire du touriste? Comment arrive-t-il à faire émerger ses propres images, encombré qu’il est par tout le fatras du ressassé?
Les artistes présentés ici, au travers d’œuvres très récentes, donnent leur vision du site touristique. Une vision particulièrement décapante.

Inhabituel. Un amas de flotteurs jaunes accueille le visiteur à l’entrée de la galerie. L’œuvre de Luc Léontoing et Adrien Fourès intitulée Baignade n’est pas composée de flotteurs, contrairement à ce que l’on pourrait croire, mais de flotteurs cartes postales. Ou comment régler ses comptes une fois pour toutes avec le cliché de la carte du bord de mer…

La mer, ses coups de soleil. Nulles photos ici de visages souriants et rougis au bord d’une plage, vantée par les guides du monde entier. Les Coups de soleil de Nicolas Tourre sont deux toiles orange vraiment flashy, où le soleil figure… en pâte à modeler jaune. Sur une des toiles, énigmatique, un disque sombre brillant, percé, avec de la mousse apparente.
Métaphore du danger du soleil? La question reste ouverte! Ce tout jeune artiste avouait cette année, à l’occasion de la Biennale des Jeunes Créateurs d’Europe et de la Méditerranée, apprécier dans ses créations les gestes qui sacrifient. Il tire parfois des coups de feu sur ses toiles…

Le touriste n’est pas seulement un fainéant : s’il va à la plage, il s’épuise aussi à visiter les villes. Mais qu’en retient-il? Si l’on en croit Guang Ming Yuan, des images qui font froid dans le dos ! L’artiste offre une vision urbaine gigantesque et inhumaine dans sa photo Disqualified City [Day].
Sur un format de 2,80 x 3,50m, on aperçoit les carrefours immenses d’une mégapole vide d’êtres humains. Seuls décors : les panneaux et les objets publicitaires, dont l’un, particulièrement grotesque, figure une immense basket au sommet d’un building. La ville de Guan Ming Yuan est imaginaire, avec un seul indice : l’écriture en japonais des publicités.

Certaines villes sont véritablement «incontournables» : Rome, Paris, La Havane et Las Vegas par exemple. Comment les artistes les voient-elles?

Rome? Ce qu’en retient Michel Paysant, dans deux belles photos en noir et blanc, ce sont deux fragments d’asphalte. Et eux seulement. Synecdoque de la ville. A propos de la ville qu’elle retient, La Havane, la jeune sculptrice Lucie Chaumont use aussi d’une synecdoque avec un détail précis: les cornets en papier dont les rues de La Havane sont jonchés. Sa série «Cornets» est entièrement réalisée en papier cubain.

Laurent Serin réduit non sans humour Las Vegas à sa plus simple expression : des caissons lumineux figurant d’étincelants jack-pots. Quant à Paris, Linda Suk lui dédie trois immenses photos prises au Trocadéro cet été. L’esplanade vue de plus en plus près, grouillant de touristes saisis sur le vif, sous un ciel d’été, est proche de la carte postale… sauf qu’ici personne ne pose. Tout est pris à la dérobée…

Enfin, suprême pied de nez aux guides touristiques, Michel Aubry propose, sur un immense panneau, une réplique du Guide illustré Michelin des champs de bataille, l’Alsace et les combats des Vosges. Si cette création n’est pas une version définitivement revisitée du sacro-saint des guides, alors il ne reste plus qu’à renoncer à être un touriste! Un vrai du moins.

Artistes participants : Zong Dé An, Michel Aubry, Lucie Chaumont, Yu-Cheng Chou, Luc Léontoing et Adrien Fourès, Anchi Liu, Zoë Mendelson, Yuko Nexus6 et Mariko Tajiri, Michel Paysant, Maguelonne Pessaque, Laurent Serin, Linda Suk, Huang-Chen Tang, Yann Toma, Nicolas Tourre, Guan Ming Yuan,Tao Wen Yueh.