ÉDITOS

L’Occupation enchantée

PAndré Rouillé

L’affaire de l’exposition «Les Parisiens sous l’Occupation», parce qu’il s’agit bien d’une affaire, est désormais bien connue. Et pour tout dire incroyable. Voici la Bibliothèque historique de la Ville de Paris qui expose, sans délivrer la moindre information sur leurs conditions de réalisation, plus de 250 clichés du photographe André Zucca (décédé depuis 1973) notoirement connu pour avoir collaboré avec les nazis, et avoir été jugé puis relaxé à la Libération.
Déjà curieuse en soi de la part d’une bibliothèque historique, l’absence de mise en contexte devient inouïe quand le photographe a travaillé durant toute l’Occupation pour le compte du célèbre (et excellent) magazine illustré nazi Signal

Il a fallu attendre plusieurs semaines pour que, face à l’émoi suscité par cette exposition, la Direction des affaires culturelles de la Ville de Paris se décide à faire distribuer à l’entrée un avertissement, précisant qui était André Zucca, et que son «regard ne montre rien, ou si peu, de la réalité de l’Occupation et de ses aspects dramatiques».

Ouf !… Mais un peu mou. Cet avertissement ne remplit que très imparfaitement sa fonction car, non seulement les clichés ne montrent rien des «aspects dramatiques» de l’Occupation, mais ils ont été conçus par cette sorte de regard qui est resté aveugle aux pires horreurs et qui les a cautionnées. C’était directement la fonction idéologique et propagandiste de Signal et de ses photographes, et c’est celle que perpétue aujourd’hui sans vergogne l’exposition.
Comme si les nombreux travaux d’historiens sur la période n’existaient pas; comme si un intense débat n’avait pas eu lieu dans le pays, notamment sous l’impulsion de l’étude magistrale de Robert Paxton, La France de Vichy ; comme si l’on pouvait ignorer les enjeux politiques qui se cristallisent encore actuellement sur cette période; comme si, également, on pouvait aborder sans précaution un tel sujet en plein Marais, à deux pas de la rue des Rosiers, où la police française a trop longtemps prêté main forte aux occupants pour acheminer des milliers de juifs, adultes et enfants, vers les camps de la mort.

Les clichés auréolés du charme que leur confère les premières pellicules en couleur Agfacolor, fournies par les nazis, sont assurément splendides; et André Zucca, dûment salarié par Signal, est sans conteste un excellent photographe. Mais ces moyens et ces talents sont mis au service du pire: enchanter l’horreur.

En effet, au moment où l’occupant nazi torture, rafle, déporte, pourchasse, fusille, et extermine, André Zucca montre des Parisiens paisibles, heureux et insouciants qui flânent sur les grands boulevards ensoleillés, vont au cinéma ou à la foire du Trône, boivent à la terrasse des cafés, se promènent joyeusement en famille dans les parcs, ou vaquent à leurs occupations ordinaires. La magie et le charme des couleurs chatoyantes, de la lumière éclatante et du ciel uniformément bleu, ainsi que la bonhomie des scènes, tout cela n’est bien sûr pas inventé. Il ne s’agit ni de montages ni de trucages, mais d’images totalement fausses pour cette raison qu’elles ne montrent que la moitié de la réalité, qu’elles occultent sa face sombre sous ses aspects brillants et scintillants.

Cette exposition est idéologique parce qu’elle redouble, amplifie et légitime l’entreprise de Zucca au service des nazis, parce qu’elle présente une part de réalité comme étant toute la réalité, parce qu’elle fait passer (comme le confirme son titre) les Parisiens de Zucca pour tous «les Parisiens».

A cet égard, les propos du commissaire général de l’exposition, Jean Baronnet, laissent pantois: «Pour moi, André Zucca est un grand photographe […]. Quand il photographie Paris et les Parisiens à partir de 1940, c’est aussi du grand art avec une sûreté du cadrage extraordinaire» (Libération, 8 avril 2008).
Une «sûreté du cadrage extraordinaire», sans aucun doute, qui réside dans cette capacité extraordinaire à évacuer systématiquement du viseur la noirceur nazie, à ne sélectionner au sein du drame historique et humain de l’Occupation que son écume radieuse — sur les 7 000 clichés du fonds Zucca consacrés à l’Occupation, deux seulement figurent des juifs  portant l’étoile jaune…
Un exploit, un talent, mais aussi une détermination «extraordinaire» que Jean Baronnet qualifie de «grand art», sans vraiment s’apercevoir que ce «grand art» est la forme esthétique d’une collaboration. Un tel niveau de cécité, ou de mécompréhension, confine à la complaisance.

Par leur incompétence évidente, par leur ignorance manifeste des modes de signification des images photographiques, par leur irresponsabilité historique et politique flagrante, les personnes de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en charge de cette exposition sont gravement irresponsables.
Le talent d’André Zucca et sa haute maîtrise de la photographie sont évidents, on peut suivre Jean Baronnet qui voit du «grand art» dans les clichés, mais il commet une véritable faute professionnelle à ne pas voir — ni prévenir le public — que ce «grand art» est entièrement mis au service des nazis et de la collaboration, et qu’il est d’autant plus efficace dans cette fonction qu’il est «grand».

En fait, toute cette affaire repose sur un déficit théorique largement partagé de nos jours, sur une survalorisation du visible au détriment du dicible, sur la croyance que les images — singulièrement les photographies — se suffisent à elles-mêmes, que l’empreinte photographique est garante de vérité.

Et bien non ! Le visible a besoin du dicible — des explications, des légendes,  des contextualisations — pour être orienté, précisé, cadré, fixé, et pour gagner en pertinence. Sans les mots, le visible flotte et dérive, parfois jusqu’au pire comme ici. On ne voit qu’entre les mots. Faute d’avoir adossé les images d’André Zucca à un appareil discursif adapté, les organisateurs de l’exposition ont laissé les visiteurs démunis devant l’emprise des images.

L’art, fût-il photographique, n’est pas garant de vérité, de liberté, d’humanité et d’émancipation. Il peut, comme ici, soutenir les pires idéologies et les desseins politiques (vichystes) et militaires (nazies) les plus sombres.
Le document lui-même ne délivre jamais de vérité brute. Point n’est besoin de mettre en scène ou de truquer les clichés pour falsifier la réalité: cadrer suffit. Le cadrage le plus spontané masque autant qu’il montre. Aucune image n’est innocente. La vérité ne s’enregistre pas toute faite, elle est tributaire d’un regard qui la construit au travers du viseur…

Alors, faut-il fermer cette exposition ? Non, bien sûr ! La Mairie de Paris devrait plutôt s’en emparer pour organiser un programme ambitieux de débats, de rencontres, de cours peut-être, un colloque assurément, pour retourner la force des clichés contre l’idéologie qu’elles véhiculent, et faire largement comprendre comment fonctionnent les images… Et rebondir sur l’irresponsabilité des dirigeants de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris en action pédagogique.

André Rouillé
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