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Livret II

L’exposition «Livret II» est le second volet d’un cycle d’expositions itinérantes dont le premier s’est tenu le mois dernier à la galerie Schleicher+Lange. Deux artistes du «Livret I» — Maurice Blaussyld et Michael Pfisterer — se sont associés à Jonathan Binet et Nate Harrison.

La formule d’Antonin Artaud, «La vérité de la vie est dans l’impulsivité de la matière», aurait pu inspirer les quatre auteurs du «Livret II». A l’entrée de la galerie se dresse une sculpture Sans titre de Maurice Blaussyld en forme de bloc noir percé en son centre d’un trou circulaire. C’est une baffle en bois dépourvue de tout signe, ou autre accroche susceptible de «faire sens», qui se résume à sa pure présence.
Vide d’information, ce «bloc» en bois peint en noir échappe à l’interprétation. Maurice Blassyld veut en effet que devant ses œuvres épurées on prenne «conscience du gouffre qui s’ouvre sous nos pieds», et de la fragilité de notre condition. On songe évidemment à Leibniz demandant: «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?».

Dans Mémoire immémoriale, composée de deux feuilles de papier millimétré encadrées, posées au sol et adossées au mur, Maurice Blaussyld utilise les phénomènes de grossissement et de reproduction. Les deux feuilles qui paraissent d’abord identiques, sont pour l’artiste, par delà leurs analogies, strictement autonomes, uniques, «toutes premières».

Cette œuvre de Maurice Blaussyld fait écho au film de Nate Harrison Aura Dies Hard (ou How I Learned To Stop Worrying And Love The Copy (Comment j’ai appris à cesser de m’inquiéter et à aimer la copie), dont le titre fait explicitement référence au texte de Walter Benjamin «L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée».
Nate Harrison interroge la «dématérialisation» à laquelle participe la vidéo, et reprend les thèses du philosophe allemand selon lequel les techniques de reproduction de masse — en particulier l’imprimerie et la photographie —, ont contribué à la perte de l’aura propre aux œuvres uniques.
A partir d’un ensemble d’images saisies dans une exposition sur l’art vidéo, Nate Harrison aborde la question de la matérialité des œuvres, et les possibilités de les dupliquer à l’infini (même illégalement).

Avec The Medium Is The Message, qui reprend le titre du célèbre ouvrage de Marschall McLuhan, Michael Pfisterer expose des planches d’études d’objets utilisés dans les instituts de mathématiques: une cocotte en papier et un prisme droit à base triangulaire et à arêtes en fer. Les objets sont photographiés sous de multiples angles: sept clichés par objet. Ces photographies montrent des images d’images, et procèdent à des mises en abîme qui abolissent l’idée première, l’origine de la construction de l’objet.
Même si ces formes nous sont familières, les clichés suscitent un sentiment d’étrangeté.

Après l’image comme médium, la peinture comme sujet. Au haut d’un mur, des taches de peinture noire sont le fruit d’un exercice d’acrobatie, celui de Jonathan Binet qui a sauté «le plus haut possible», et laissé des traces de pieds sur le mur blanc, pour réaliser son œuvre.
Autre illustration de cette peinture chorégraphique: la toile Tabouret est recouverte de boucles vertes et bleues, de taille variable. La toile a-t-elle été pliée? Recouverte d’une couche de blanc? Mais Jonathan Binet, dont le travail vise à définir sa peinture et ses matériaux, prend la toile, le châssis, et la peinture elle-même comme unique objet de sa recherche. Ses œuvres interrogent: Qui dirige? Qui agit? Qui est le vrai sujet? Comme dans un théâtre de l’absurde, Jonathan Binet met en scène l’absurdité d’une existence privée de signification.

— Jonathan Binet, Tabouret, 2010. Acrylique et aérosol sur toile. 270 x 300 cm
— Jonathan Binet, Le Plus haut possible, 2011. Aérosol et traces sur mur. Dimensions variables
— Maurice Blaussyld, Sans titre, 2008-2011. Okoumé, peuplier, résine glycérophtalique noire, pigments terre d’ombre naturelle. 141,6 x 104,6 x 81,3 cm
— Maurice Blaussyld, Mémoire/Immémorial, 1985-2009. Encre brune, papier, acier, okoumé, résine transparente, ruban adhésif. 111,8 x 79 cm & 109,8 x 77,4 cm
— Maurice Blaussyld, Mémoire/Immémorial, 1985-2009. Encre brune, papier, acier, okoumé, résine transparente, ruban adhésif. 111,8 x 79 cm & 109,8 x 77,4 cm
— Michael Pfisterer, The Fall Of Bodies Near The Earth (#1), 2008. Photo couleur collée sur dibond. 140 x 200 cm
— Michael Pfisterer, The Fall Of Bodies Near The Earth (#3) 2008. Photo couleur collée sur dibond. 140 x 200 cm
— Jonathan Binet, Nate Harrison, Aura Dies Hard (Or: How I Learned To Stop Worrying And Love The Copy), 2010. Vidéo sonore. 14 min 10 sec.