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Livraison n° 9. Faire comme si tout allait bien / As if all were well

Le 9e numéro de la revue Livraison est le fruit de la collaboration entre l’éditeur Rhinocéros et Skol, Centre des Arts actuels de Montréal, et vise à déjouer le cynisme sensible dans le monde de l’art contemporain.

Information

Présentation
Directeur de la publication : Nicolas Simonin
Livraison n°9. Faire comme si tout allait bien / As if all were well

«Faire comme si tout allait bien», par Stephen Wright

«Un bref tour d’horizon des mondes de l’art contemporains suffit pour s’en convaincre : l’art et surtout le discours « critique » qu’il engendre traversent une crise épistémologique, axiologique et même ontologique d’une profondeur comparable à celle qu’ils connurent à la Renaissance. Qu’on l’écarte comme passagère ou qu’on la subisse comme déboussolante, force est bien de reconnaître l’ampleur de cette crise devant laquelle la critique demeure singulièrement mal outillée pour réagir. Que fait-elle donc ? Elle fait comme si tout allait bien ! Or cette publication — à l’instar de la programmation de l’année 2006-2007 de Skol dont elle reprend le titre, tout en se gardant d’en devenir le catalogue raisonné — entend donner une autre résonance à cette formule éminemment ambivalente : faire comme si tout allait bien. Autrement dit, au lieu de déplorer un cruel manque de repères, ou de se rallier au cynisme dominant, cet ouvrage collectif — fidèle à l’esprit du programme skolien — postule que cette crise est joyeuse et riche en puissance.

Faire comme si tout allait bien était conçu à l’occasion des vingt ans de Skol — vingt années à travers lesquelles l’art a changé de fond en comble. Tout en se penchant sur les projets dans leur diversité qui s’y sont déroulés en 2006, cette publication est davantage qu’un almanach de plus. C’est un ouvrage délibérément hétérodoxe, destiné à un lectorat plus large que les seuls usagers de Skol, expérimental dans sa composition collective ainsi que dans le vocabulaire conceptuel qu’il se propose d’employer.

Au fond, cet ouvrage cherche à ouvrir des pistes lexicales, conceptuelles et pratiques pour repenser nos usages de l’art. Que nous soyons artistes, spectateurs, amateurs, auteurs, participants, producteurs ou récepteurs, nous sommes avant tout des usagers de l’art, et il est peut-être temps — face à une culture de l’expertise qui dicte les conventions — de contester cette division du travail, fondée sur les binaires, qui entrave le libre développement de l’art. Non pas en les contestant frontalement, mais encore une fois, en changeant légèrement mais stratégiquement leur usage.

Un leitmotiv de Faire comme si tout allait bien était la volonté d’interroger un éventuel nouveau collectivisme dans l’art. Or au lieu de se contenter d’évoquer le mantra de la collaboration, cet ouvrage active celle-ci, la met en oeuvre et la réfléchit. N’est-on pas d’abord frappé par la frqgilité de toute initiative collective, par la place de l’art dans une société obsédée par la rentabilité, l »efficacité comptable ? Mais ce sentiment, bien palpable, de fragilité ne doit pas être prétexte à la prudence théorique ou pratique (de toutes les formes de prudence, celle dans la création est peut-être la plus fatale à l’avènement de nouvelles manières de sentir et d’être ensemble). Bien au contraire, et sans paradoxe aucun, elle doit être source d’audace. De la fragilité, le philosophe Miguel Benasayag écrit qu’elle est « la condition de l’existence : nous ne sommes pas convoqués au lien, ni avec les autres, ni avec l’environnement, nous sommes liés, ontologiquement liés ».

Trois axes ont caractérisé le projet et sont sous-jacents de l’art aujourd’hui dans son ensemble : une forte aspiration vers le dehors ; un persistant désir de réinventer le dedans ; une intuition que l’art est à l’affût de nouveaux usages et usagers. L’art ne convoque-t-il pas toujours un dehors, car la perception œuvrée qu’il présente au regard est toujours comme en dehors de lui-même ? Or, notre époque ne souffre-t-elle pas, précisément, d’un manque de dehors ? Il nous faut donc désormais réinterroger toutes les catégories qui ont servi à définir les usages de l’art afin de répondre à ces questions : qu’est-il arrivé à l’art lorsque le Capital s’est substitué à Dieu et à l’État ?

La publication lie à un contexte très concret une réflexion spéculative, mettant l’un à l’épreuve de l’autre, interrogeant l’un à la lumière de l’autre. Il s’agit tout à la fois de documenter l’ensemble, la complexité et la singularité des activités du centre d’artistes, de dégager de ces expériences ce qui paraît emblématique et de les soumettre à une analyse conceptuelle. Le nomadisme et la collaboration caractéristiques de tant de pratiques contemporaines ont-ils une dimension critique comme on le suppose souvent ou sont-ils plutôt mimétiques d’une certaine logique économique à l’époque du capitalisme globalisé ? Ou encore, comment envisager des formes de collaboration en dehors du monde de l’art en évitant les écueils de l’art relationnel vers la fin du siècle dernier, qui s’est obstiné à ne pas tenir compte des disparités de capital symbolique entre « artistes » et « participants » ? Comment réunir savoirs, expériences et compétences voire incompétences artistiques et non-artistiques en dehors du cadre et des conventions de l’art ? Comment contester le régime d’immanence sans dehors aucun que construit le capitalisme néolibéral de l’hyperspectacle ? Quel art, et au-delà quelle politique seraient capables d’y nuire ? Ce sont de telles questions qui restent sous-jacentes à la publication, qui lui confèrent une certaine urgence…»