ART | CRITIQUE

L’image cabrée

PCéline Piettre
@17 Oct 2009

Qui sera le prochain gagnant du Prix Ricard? Comme chaque année, la sélection des nominés dresse un panorama de la jeune scène artistique, mais éclaire surtout la vision d’un curateur. En 2009, c’est Judicaël Lavrador qui mène un combat, aride mais juste, contre l’uniformisation des images.

Étymologiquement, si l’on s’en tient à son origine latine, l’image —l’imago— figure le portrait d’un mort. Une dimension posthume propre à toute représentation visuelle, en tant qu’elle fige de l’existant, l’enferme dans une temporalité, dans une certaine apparence, et contre laquelle le curateur du Prix Ricard 2009 semble justement vouloir lutter. Un acte de résistance, pressenti dans le titre même de l’exposition, par l’utilisation de l’adjectif «cabrée» qui exprime, en référence à la rebuffade de l’animal, une révolte soudaine et instinctive, un refus de la domestication.

Dans cette perspective —imaginons qu’elle en soit ainsi— Judicaël Lavrador choisit de redonner une place centrale à la physicalité de l’image. Abandonnant la bidimensionnalité au profit du volume, cette dernière devient sculpture avec le paravent de Karina Bish ou ersatz d’architecture chez Oscar Tuazon, confondue avec l’espace qui la contient, entre armature de bois et néon.
Dans le paysage délicat de Jimmy Robert, posé à même le sol, la couleur fuchsia finit par prendre la forme d’une boule de papier froissé, d’une véritable fleur, donnant du relief au motif, corps au pigment.
L’image est objet, donc, matière tangible, et doit «négocier avec son support», comme pour ce portrait du même artiste, Untitled 2005, recouvert en partie de papier, le sujet (paradoxalement) nourri et gommé par la feuille qui a pourtant vocation de l’accueillir. Plus loin et dans l’esprit de Jimmy Robert, Damien Cadio ira jusqu’à reproduire un châssis en peinture.

Travaillée dans son épaisseur, présentée dans sa réalité matérielle —le tableau en concrétion de papier et de béton d’Oscar Tuazon, la Cocarde d’Etienne Chambaud— «l’image cabrée» révèle sa transparence, son envers.
Effigie d’un magazine de mode, la jeune femme d’Ida Tursic et Wilfried Mille est parsemée de petites taches de peinture et laisse deviner son verso. Même chose pour les pages de livre de Marc Geffriaud épinglées sur une paroi transversale, pile d’un côté, face de l’autre, et qui, éclairées par un projecteur, «radiographiées», divulguent leur squelette. Cet Herbarium, aux allures de catalogue scientifique, pose aussi la question du cadre, du sujet, certaines parties seulement de l’image étant découpées par la lumière. De cabrée à cadrée, il n’y a qu’une consonne de différence…

Ainsi, se découvre un jeu, une tension, voire un conflit entre le positif et le négatif, le recto et le verso, la surface et le support, le visible et l’invisible de l’image. Surtout, revient en leitmotiv ce refus de l’uniformisation visuelle, de cette image plate —au sens propre et au sens figuré, de la forme et du sens— celle de nos écrans, de nos publicités; ce refus de l’image morte, pour en revenir à l’origine latine du terme.

Il pourra d’ailleurs être reproché à l’exposition son aridité face à une telle problématique, sa réserve à mettre en avant des œuvres plus charnelles. Mais cela n’enlève en rien au plaisir de suivre ces artistes, heureux de la présence de certains d’entre eux à la Fondation Ricard —enfin!— comme Sophie Bueno-Boutellier et ses Cosmic Time, formes géométriques dessinées à l’aide de fils de laine tendus par des clous.
Sage Pénélope ou Parque impitoyable, elle tisse sagement le destin d’une forme s’élevant à la métaphysique. Et s’il fallait, non pas établir un pronostic quant à l’obtention du Prix Ricard, mais rendre compte d’une de nos préférences, elle irait droit à cette dernière.

Damien Cadio
Carboglass, 2007. Huile sur toile. 30 x 40 cm.

Jimmy Robert
Untitled 2005.

Sophie Bueno-Boutellier
Cosmic time n°006 (Takes in all beauty with an easy span), 2009. Laine et clous. 90 x 285 cm.

Oscar Tuazon
Papercrete, 2008. Béton, papier, bois. 125 x 85 cm. Paysage, 2009. Huile sur toile. 200 x 300 cm.

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