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Life and Lies

09 Nov - 22 Déc 2012
Vernissage le 09 Nov 2012

Cette série d’autoportraits, où l’on perçoit Tobias Kaspar en snowboarder remonter des pentes enneigées, ne fait que confirmer l’adhérence contemporaine entre le réel et sa marchandisation. Mais que faire de nouveau lorsque chaque image que l’on peut produire est toujours attachée à sa version mainstream, produit de la culture de masse?

Tobias Kaspar
Life and Lies

Tobias Kaspar est un drôle d’oiseau. Le genre d’oiseau détaché mais parmi nous. Un regard attentif porté sur les choses sans distinction. Il va chercher les signes du temps et de la vie humaine dans la raideur du mannequin, dans les parures collectives, dans les gestes vides et sans cesse répétés, dans le jeu et la parade, dans les supports d’une publicité, dans la mode et le mode de vie. Rien de surprenant lorsque l’artiste décide en 2011 de créer avec son complice Hannes Loichinger: The Provence city guide: Nice, dans lequel le voyageur pourra bénéficier d’astucieux conseils pour passer du bon temps, dirigé vers les meilleurs hôtels, bars et restaurants de la ville. Récemment, il lançait une édition de jeans commercialisée au concept store Andreas Murkudis à Berlin. Ce qui compte dans ce travail comme dans ce qui est visible dans l’exposition «Life and Lies», ce ne sont pas les points communs d’une mode partagée, mais la lente apparition d’un uniforme. C’est sans doute dans la lenteur, le ralenti, et les détails tranquilles que s’exprime le mieux la conscience individuelle.

L’ironie dont ont fait preuve les artistes de la fin du XXe siècle est ici reconsidérée. Il ne s’agit plus de prendre de la distance, de dénoncer, de se placer à l’extérieur de quelque chose que l’on commente. Si certains critiques ont pu souligner la proximité de la démarche de Tobias Kaspar avec celle de Philippe Thomas et de son agence Les Readymade appartiennent à tout le monde, qui adoptaient une approche délibérément critique de l’institution artistique et du marché, le parallèle n’est pas si immédiat. La fin des années 80 et le début des années 90 ont vu l’avènement d’une pensée économique où s’entremêlent virtuel et réel, suite à l’effondrement du système communiste, seul challenger idéologique au capitalisme. En 2012, le capitalisme s’est imposé à tous, et l’artiste choisit une position d’action intérieure au système, sans l’attaquer frontalement. Loin de le penser comme l’agent d’un entrisme resté attaché au XXe siècle, on peut imaginer que Kaspar évolue dans le réel fictionnalisé, décrit par le philosophe et psychanalyste Slavoj Zizek. (Bienvenue dans le désert du réel, Verso, Londres, 2002; Flammarion, Paris, 2005)

La fin du XXe siècle a été marquée par «l’idéal transparence» des avant-gardes architecturales et par l’esthétique tertiaire qui en a découlé. Pour le commissaire et critique Guillaume Désanges, c’est le glissement de la transparence physique (celle des immeubles de bureau) à son équivalent moral (la possibilité d’être vu à tout moment a pour conséquence l’adoption d’un masque du bonheur) qui a provoqué un effet de dé-réalisation («Rien que pour vos yeux», in Intouchable. L’idéal transparence, catalogue d’exposition, éd. Xavier Barral / La Villa Arson, 2007). Le monde que Tobias Kaspar dépeint n’est plus celui de la transparence: c’est un stade avancé de contamination du réel par la fiction, par la publicité et par un idéal de bonheur mercantilisé, c’est celui du «désert du réel» désigné au héros de Matrix (1999, réal. Lana et Andy Wachowski) par le personnage de Morpheus. Dans notre XXIe siècle, les produits n’existent qu’à travers leurs marques ou leur version occidentalisée, marketée pour un consommateur/ spectateur moyen: on ne boit plus du café mais du Starbucks, comme les plants de café ne sont connus de nous qu’à travers les serres qui les exposent dans les grandes villes européennes. C’était le propos des œuvres de Tobias Kaspar (Espresso, Capuccino, Americano et la série Sentimental Style) montrées à l’occasion de l’exposition «Le bleu est à la mode cette année», en septembre 2011. Le soda est du Coca-Cola, comme le musée devient avant tout une marque mondialisée (Le Louvre, le Guggenheim et leurs succursales). Le réel est une image, un symbole, un signe, il devient impossible de séparer le symbolique du concret. «La vérité dernière de l’univers capitaliste, utilitariste et despiritualisé, c’est la dématérialisation de la «vraie vie», son renversement en un spectacle spectral» analyse Slavoj Zizek.

Tobias Kaspar nous propose pour cette exposition, une série de photographies noir et blanc où nous le voyons, en tenue de snowboarder, remonter des pentes enneigées. Les autoportraits qu’il produit ici ne font que confirmer cette adhérence contemporaine entre le réel et sa «marchandisation». En voyant ces images, pourtant assimilables à de simples souvenirs de famille, on ne peut s’empêcher de penser aux émissions de fin de soirée sur Eurosport et leur boucle continue de snowboarders aux prises avec les glaciers alpins et américains, voire à une version glossy des mêmes images génériques, publicités pour Burton ou Quiksilver.

Le travail de Tobias Kaspar semble poser incessamment la même question: que faire de nouveau lorsque chaque image que l’on peut produire est toujours attachée à sa version mainstream, produit de la culture de masse? Se saisir d’emblée d’images qui sont indéniablement liées à une culture planétaire permet de prendre le problème à l’envers. Non nous n’inventerons aucune image «nouvelle»: l’art se conçoit, en suivant cette idée, comme la mise en scène de ces images éculées par la publicité et les grands medias. Tobias Kaspar utilise à ses fins le pouvoir de ces produits et le désir que le marketing réussit à créer autour d’eux. Qu’il s’agisse du film Le Diable s’habille en Prada dans l’installation Lumpy Blue Sweater (2010) ou de la marque Guggenheim dans l’exposition «Bodies in the Backdrop» (Halle für Kunst, Lüneburg, 2012), le processus est similaire: Tobias Kaspar récupère la familiarité que nous entretenons avec ces produits culturels pour ré-agencer notre rapport à ces signes.

Les œuvres de l’exposition liées au défilé parisien du styliste belge Raf Simons en 2009 et notamment la vitrine où Tobias Kaspar place les postiches qui ornaient les nuques des mannequins viennent peut-être rendre sa réalité matérielle à un monde de papier glacé. Ou l’enjeu est-il simplement d’isoler un objet dans la galerie, pour lui donner un statut incertain, changeant, douteux, qui s’oppose à sa version magazine?