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L’Hôtel du Grand Veneur ou Petit guide fantomatique du Musée de la Chasse et de la Nature

Patrick Mauriès offre une déambulation dans l’étrange Musée de la Chasse et de la Nature, qui occupe le somptueux Hôtel du Grand Veneur, au cœur du Marais. Des photographies du musée en chiaroscuro, par Jean-Marie del Moral, et une eau-forte de sanglier par Erik Desmazières agrémentent ce joli petit ouvrage.

Information

Présentation
Patrick Mauriès
L’Hôtel du Grand Veneur ou Petit guide fantomatique du Musée de la Chasse et de la Nature

Dans cet étrange quartier de Paris où un Roi Doré donne son nom à une rue, des Enfants Rouges à un hôpital et des Filles Bleues à un couvent aujourd’hui disparu, se trouve un endroit discrètement excentrique, consacré à la poursuite de l’animal par l’homme.

Habité par les forces sourdes de la nature, il célèbre avant tout l’énigme que représentent pour nous ces êtres sauvages ou proches, réels ou mythiques. Invité par l’hôte des lieux à en parcourir les salles, en explorer les recoins, en découvrir les détails secrets, un écrivain ne tardera pas à s’égarer dans cette topographie de l’enchantement, croisant au passage la Sirène des Îles Fidji, un vindicatif Ndzoo Ndzoo ou un étonnant agneau végétal, et retrouvant ainsi sans le savoir le propos d’un fantomatique Grand Veneur, maître de cet Hôtel superbe où bien des apparences sont trompeuses.

Extrait

«Comme tous les chasseurs, il a ses animaux d’élection — ours, loup, cerf, sanglier — auxquels il aura voulu consacrer autant de chapelles, accumulant reliques, dessins, tableaux (et non des moindres : Chardin, Desportes) ou objets, qu’il a disposés avec soin dans de précieux petits cabinets, boîtes à l’intérieur de boîtes, mondes emprisonnés dans des tiroirs, souvent à double fond bien sûr.

Autant que l’animal — et l’insondable énigme qu’il pose —, c’est sa transmutation en objet d’art, ou l’altération de l’art par la nature, ou encore la stupéfaction de la nature en objet d’art qui l’intéresse. Il a toujours eu un faible pour les hybrides. Regardez d’ailleurs les animaux qui nous entourent dans la salle des trophées — ne les dit-on pas justement « grandeur nature » ? Étranges créatures qui sont, et ne sont pas ce qu’elles sont, prêtes à vous sauter dessus et pourtant éternellement immobiles, ni mortes ni vives, ou les deux à la fois…

Ce sont les mêmes que la curieuse (à tous les sens du mot) Barbara Jones évoque dans son admirable livre de 1951 The Unsophisticated Arts : nettoyés à l’alun et à l’arsenic, méticuleusement écorchés, montés sur une âme de bois ou de métal, consolidés au plâtre de Paris, cousus, lustrés, peints, vernis, agrémentés d’yeux de verre que l’on relève d’une minuscule parcelle de papier d’argent — cela donne une pointe de férocité —, les sabots frottés à l’huile et au cirage noir. Ils prennent place pour elle tout naturellement auprès de ces autres formes d’arts simples et singuliers que sont les fleurs japonaises, les chevaux de manège, les baraques de foire, les enseignes naïves, les pavillons rustiques faits de branchages, les tatouages, les cartes de vœux victoriennes, les bouquets de pompes funèbres, les marionnettes et les pantins, les ouvrages de dame absurdement minutieux, les objets en coquillages ou les figures de proue… À quoi Barbara Jones ajoute, collatéralement, et non sans une ombre d’ironie, ces sirènes que les navigateurs crédules ramenèrent jusqu’à la fin du XIXe siècle, avec des précautions infinies et contre des sommes d’argent parfois considérables, de leurs voyages.»

L’auteur
Écrivain, éditeur et journaliste, Patrick Mauriès a consacré plusieurs ouvrages à différents aspects de l’histoire du goût et à des figures oubliées de l’histoire de l’art et de la littérature. Il a publié notamment chez Gallimard Le Vertige (1999) et Les Fruits du hasard (2001), Cabinets de curiosités (2002), et a dirigé plusieurs volumes collectifs dont Le Trompe-l’œil (1996).