DANSE | CRITIQUE

L’Homme de l’Atlantique

PSmaranda Olcèse-Trifan
@25 Oct 2010

Le lourd rideau de velours de la salle Gémier brille de mille feux. Les meilleures chansons de Franck Sinatra et Olivier Dubois en interprète de grands jours, ne suffiront pas à rendre convaincant ce Music Hall à la française.

Olivier Dubois, danseur boulimique, se taille dans l’Homme de l’Atlantique un rôle à sa mesure. Interprète multipliant les expériences, d’Angelin Preljocaj au Ballet de l’Opéra de Vienne, de Jan Fabre à Céline Dion, chorégraphe de l’excès avec Révolution — création de 2h pour 14 danseuses sur la ritournelle lancinante du Boléro de Ravel —, il tente ici la prouesse de danser les grands hits de Sinatra. Douze ou treize chansons — le temps d’un album —, une sorte de Best Of introduit par Strangers in the Night et qui tire sa révérence de manière convenue et prévisible sur My Way.

Gérer plus de dix enchaînements de chansons, avec autant d’histoires et de couleurs, pourrait relever de l’exploit. Olivier Dubois choisit la facilité: un montage cut, un claquement de doigts et la musique change, les numéros de music-hall s’enchaînent sans qu’une construction transversale se précise. On aurait aimé le voir — pourquoi pas? — travailler sur les atmosphères entre 2 tubes performés en live, comme des respirations pendant un concert au Madison Garden, cela aurait été une autre manière d’approcher le mythe — le crooner et le showbiz dans tout leur glamour!

Mais le chorégraphe ne veut rien laisser de côté, ne rien perdre du pur plaisir de danser Franck Sinatra. Il se transforme en surface de projection, parfois plus fade que les rêves en celluloïd que sa performance appelle. On peut imaginer que le public s’y identifie. Olivier Dubois le fait aussi d’une certaine manière. La problématique de l’interprétation taraude l’artiste qui avait déposé sa candidature à la direction d’un CCN en défendant un projet focalisé sur les interprètes. Elle nourrissait l’une de ses créations antérieures, Faune(s) — traduction personnelle de L’Après-midi d’un faune de Nijinscki. Avec L’Homme de l’Atlantique, elle est remise en jeu de façon autrement plus accessible. Olivier Dubois y va de son corps, avec ses spécificités, qu’il n’essaie à aucun moment à gommer — des rondeurs, des mouvements fluides, une certaine qualité et aisance, très différentes de la rigidité vertueuse — acrobatique des meneurs de Ball rooms.

Certes on passe un plutôt agréable moment. Le public se laisse embarquer à mille lieux de la vie quotidienne, dans le rêve américain, l’univers des bons vieux films musicaux. Le spectacle fait appel à des souvenirs enfouis dans la mémoire collective, mobilise un monde léger et insouciant. Cela fonctionne, tous les ingrédients sont réunis: de la bonne musique et une voix envoûtante, celle dont Bruce Springsteen disait qu’elle «respire le mauvais genre, la vie, la beauté, une voix chargée d’excitation, d’un méchant sens de la liberté, de sexe et d’une triste expérience de la marche du monde».
De bons danseurs aussi: un Olivier Dubois jubilatoire qui éclipse par moments sa partenaire, par la joie même de jouer ce rôle.

Olivier Dubois, le chorégraphe, cherche à quelques reprises à rompre le consensus, à introduire le trouble. Tel le moment du disque rayé avec cette voix qui se détraque, puis se liquéfie, ou celui du play-back où l’image dans le miroir devient plus vivante et plus dense que le protagoniste lui-même. Ou encore la séquence New York-New York et l’étalage extravagant de 200 costumes, qui commence comme un jeu folâtre et finit délirante, chargée de sexualité et de violence. Olivier Dubois y trébuche sous le poids symbolique d’un tas des fringues, figure prévisible dans le style «victime de ses excès».

Ce sont tout autant de moments qui attisent nos espoirs de voir enfin la pièce décoller, d’assister à l’élaboration d’une construction qui fasse se répondre et résonner les différentes chansons. En vain! Olivier Dubois abdique, en quelque sorte, de son rôle de chorégraphe, à moins que L’Homme de l’Atlantique ne se veuille un manifeste (hélas, trop décousu) à la gloire de l’artiste interprète, un mariage à l’américaine entre culture et entertainment.

— Chorégraphie, scénographie: Olivier Dubois
— Assistant à la création: Cyril Accorsi
— Musique: Frank Sinatra
— Arrangements musicaux: François Caffenne
— Création lumière: Patrick Riou
— Costumes: Cédric Debeuf et Olivier Dubois
— Direction technique: Séverine Combes
— Administration / production / diffusion: Béatrice Horn
— Avec: Marianne Descamps et Olivier Dubois