ART | CRITIQUE

Leviathan

POrnella Lamberti
@25 Mai 2011

Dans le ventre de la nef du Grand Palais, une autre panse immense, moite et rouge; celle du Leviathan, cosmogonique installation d’Anish Kapoor créée pour Monumenta 2011.

Pénétrant le Leviathan, monstre à l’étroit dans le giron de la nef du Grand Palais, le visiteur éperdu se sent comme Jonas avalé par la baleine biblique. Apeuré et fasciné. En proie au vertige devant des dimensions si inhumaines. Et des formes si parfaites.

Les parois de l’antre, lisses, tantôt opaques, tantôt translucides, rayonnent d’un rouge sang vif selon les inclinaisons du soleil qui les transpercent. Les respirations de l’astre illuminent l’espace, dessinant sur cette peau tendue à en éclater les fins traits de la structure en fer de la Grande Nef. Comme si la prison en cachait une autre…

Cette peau s’ouvre en trois béances gigantesques, une au centre, puis une de chaque côté. Chacune est terminée en son sein par un point noir, jonction de toutes les structures qui la soutiennent. Les rotondités concaves, géantes au point qu’il est impossible d’en discerner le fond, paraissent propices à la méditation. L’on a envie de s’y enfoncer, seul, au chaud, de se blottir au sein de ce ventre placentaire, et de s’abîmer dans ces trois gorges déployées, satinées, douces, accueillantes et angoissantes comme les premières grottes.

Le tour de force de l’artiste indien Anish Kapoor, internationalement réputé pour ses œuvres monumentales à la force hypnotique et métaphysique, est de parvenir à ce que l’œuvre fasse systématiquement signe et convoque nos mythologies enfouies. Son Leviathan relève à la fois de l’architecture d’anticipation — parfaite, inhumaine, froide — et à la fois des formes primordiales, archaïques. L’artiste, d’ailleurs, se dépossède de la paternité de son œuvre — auto-générée? —, n’invoquant aucune interprétation et laissant à chacun la liberté de ressentir.

Car à la vue de cette installation, l’imagination éclate en divagations surréalistes: c’est une corolle de fleur, l’intérieur d’un sexe, une église de peau — au sommet, l’on peut contempler la croisée d’une nef… — des excroissances indécentes, le «oh» d’une bouche qui s’étonne, la pupille d’un œil concave, les entrailles glabres d’un monstre lisse, le début d’un trou noir…

L’on pourrait gloser sur les performances techniques et s’abrutir de nombres insensés — la membrane de deux centimètres d’épaisseur est maintenue par sept kilomètres de soudure; son volume est de 12 000 m3, etc. — mais ce serait ramener l’œuvre à de basses considérations. Ici, la technique est secondaire, elle n’est pas ce qui séduit.

Alors qu’il est aisé de susciter la fascination en versant dans le sensationnalisme à grande échelle et la démagogie visuelle, les artistes de Monumenta ont toujours su éviter cet écueil en présentant des œuvres de grande qualité. Des Léviathans donnant à méditer.

Œuvre
Anish Kapoor, Leviathan, Monumenta, Grand Palais. 11 mai-23 juin 2011