ART | EXPO

L’être au monde

14 Mar - 12 Mai 2012
Vernissage le 13 Mar 2012

La force des œuvres de Claudine Drai émane paradoxalement de leur fragilité apparente, et du perpétuel sentiment de «présence–absence» qu’elles éveillent chez le spectateur. Habituée à créer de petits êtres en papier de soie, l’artiste présente désormais de grandes silhouettes de bronze, donnant ainsi une réalité plus palpable à ses productions.

Claudine Drai
L’être au monde

Les œuvres de Claudine Drai sont des architectures éphémères, des installations conçues et vécues comme un «corps mental» que l’on traverse, comme une invitation à un voyage à l’intérieur de soi, à l’intérieur de nos sensations. Telles d’énigmatiques silhouettes aux bras tendus, ses sculptures faites de papier de soie attisent la sensation d’imaginaire, nous emmènent dans leur errance pour donner à voir les mondes invisibles qu’elles traversent, ceux du ressenti, de l’espace immatériel, du non-lieu du temps.

«La création est pour moi une tentative de vivre sa propre présence au monde. Je cherche la matière qui ressemble aux émotions de l’être, de l’âme, pour tenter de les faire traverser sans en perdre l’essence.»

Claudine Drai a ainsi dépassé le sentiment éphémère de l’histoire de ses êtres de papier, qui ressemble à la réalité vécue des êtres de chair, pour se plonger dans une histoire plus importante, plus grande, où le sentiment de sa propre histoire disparaît dans une autre histoire, plus pérenne, celle de l’humanité.

De ses petits êtres de papier, ces silhouettes furtives faites de papier de soie hautes de 15/17 cm, sont ainsi nées cinq figures en bronze de 1,15 m de haut. Le papier a donc été transformé en bronze, et ces sculptures à la patine très blanche ont étonnamment «retenu» l’histoire de papier pour ressembler à des morceaux de cosmos fixés à jamais dans une autre respiration du temps, dans une durée à la fois infinie et indéfinie, telles «des silhouettes destinées à franchir l’idée même de notre temporalité.» Les lignes de visages sont ici prolongées de lignes de «corps drapé intemporel» qui semblent rejoindre l’espace sans jamais se poser sur notre réalité.

Avec le papier, tous les gestes de l’artiste font et sont l’œuvre, même les gestes intérieurs qui se nichent au plus profond de l’émotion. Les silhouettes de bronze ne sont pas la transcription des figures de papier, même si elles en traduisent spectaculairement l’apparence, elles ont leur âme propre, qui appelle une autre réalité, celle d’une autre forme d’être au monde qui échappe à la maîtrise consciente de l’artiste pour traduire son ressenti.

Le bronze trouve là tout son sens: matériau qui habite l’histoire de l’humanité depuis son origine, il renvoie inéluctablement à l’éternité. Il introduit un sentiment de mystère, du sacré qui s’impose à nous, allant au-delà de la seule vie de l’artiste pour renvoyer plus largement à la vie de l’Homme, à l’universel, à l’intemporel.

«Les œuvres de bronze ont libéré les œuvres de papier et les œuvres de papier ont libéré les œuvres de bronze.» Pour l’artiste, de la même manière que les gestes libèrent d’autres gestes, le regard se libère de l’image pour regarder à nouveau. Le travail fait sur les bronzes depuis 2010, de la conception initiale dans l’intimité de l’atelier à la réalisation finale en fonderie, a changé le regard de l’artiste sur ses créations de papier, l’enrichissant de nouvelles considérations sur la réalité palpable ou invisible de l’œuvre et de sa matière, sur la perception de son espace, à la fois intérieur et environnant.

«C’est étrange comme l’être de bronze semble ressentir l’être de papier. Ou peut être est-ce l’inverse. Le regard semble savoir mais il s’agit d’autre chose, toujours. Les mondes semblent s’être absorbés sans perdre leur intégrité, leur pouvoir. Une alchimie troublante de ces matières qui ont fusionné charnellement pour faire apparaître l’être au monde.»

De cette matière brutale et puissante qu’est le bronze émerge paradoxalement chez Claudine Drai une sensation de fragilité, de légèreté, voire d’immatérialité. C’est ce même paradoxe qui surgit de la vingtaine d’œuvres murales en papier de soie exposées dans les autres salles de la galerie, que l’artiste a créées en «posant» des couleurs, des formes, des lignes sur un espace, tout en déjouant ces lignes et cet espace pour créer d’autres respirations d’espace.

Qu’elles soient grandes (195 x 115 cm) ou petites (80 x 80 cm), totalement blanches ou partiellement colorées de bleu, composées uniquement de différents pans de papier de soie qui agissent comme des parois d’espaces intérieurs ou habitées d’ «êtres de papier» visibles et cachés, toutes sont nées de ces improbables émotions de la matière pour à la fois devenir et nous offrir des «instants du regard».

L’introduction de la couleur bleue dans certaines de ces nouvelles œuvres contribue à cette sensation d’un regard qui invente et construit des espaces visibles et invisibles, qui «traverse» sa propre conscience grâce à la transparence réelle ou suggérée des pans de papier de soie. Apparu pour la première fois dans le triptyque installé en 2008 à l’espace œcuménique de l’aéroport Roissy CDG, le bleu est pour Claudine Drai «une couleur d’espace, une couleur du spirituel, un sentiment de l’inaccessible, de l’ineffable.»

Le bleu intervient ici comme une couleur aussi abstraite que le blanc. Le bleu et le blanc peuvent se rejoindre dans la même lumière, la même opacité ou transparence jusqu’à se confondre de la même essence. Le blanc et le bleu sont comme une même couleur à l’intérieur de l’œuvre même si les surfaces, les lignes, les formes, la lumière les identifient. La transparence du bleu peut lui faire rejoindre le blanc d’un même espace. Les couleurs se perdent dans la même profondeur, dans le même silence en restant intactes. Ainsi, l’œuvre semble une même couleur juste nuancée par ce qui peut faire apparaître une «architecture», des silhouettes comme des émergences de monde.

Plus que jamais, la force spectaculaire des œuvres de Claudine Drai émane de leur fragilité apparente, de leur âme invisible, de ce sentiment perpétuel de «présence absence»… Chaque œuvre se perçoit comme une mise en abyme, qui entraîne le spectateur dans une «déraison» du sens, dans laquelle une certitude de vie naît d’une incertitude du réel, de l’imaginaire, de la mémoire.

A l’image de Giacometti et de Ryman, de Giotto et de Fra Angelico, dont elle se sent proche, Claudine Drai intègre dans sa création un épurement moral et une quête spirituelle qui dépasse notre simple humanité pour nous ouvrir sur d’autres mondes, invisibles et impalpables, au-delà de notre réalité tangible.