ÉDITOS

L’éthique du «Myself Party»

PAndré Rouillé
@07 Oct 2011

A quelques mois de l’élection présidentielle, et après les orientations exprimées par la gauche cet été à Avignon, la culture fait à nouveau débat au sein de la classe politique. Y compris à droite où l’UMP vient de publier un catalogue de cinquante deux propositions que Christophe Girard, Maire adjoint socialiste de Paris en charge de la Culture, s’est empressé de dénoncer pour son flou et son caractère de simple «effet d’annonce». Il n’a sans doute pas tort, vu l’écart abyssal qui sépare les promesses d’aujourd’hui de la triste réalité du bilan gouvernemental en matière de culture.

A quelques mois de l’élection présidentielle, et après les orientations exprimées par la gauche cet été à Avignon, la culture fait à nouveau débat au sein de la classe politique. Y compris à droite où l’UMP vient de publier un catalogue de cinquante deux propositions que Christophe Girard, Maire adjoint socialiste de Paris en charge de la Culture, s’est empressé de dénoncer pour son flou et son caractère de simple «effet d’annonce». Il n’a sans doute pas tort, vu l’écart abyssal qui sépare les promesses d’aujourd’hui de la triste réalité du bilan gouvernemental en matière de culture.

La pugnacité de Christophe Girard n’est cependant pas fortuite. Entre la clôture de l’édition 2011 de cet hautement culturel «Paris-Plage», et à la veille de la non moins divertissante «Nuit Blanche», cette pugnacité est surtout stimulée par le regain de popularité que la gauche doit à l’accueil favorable rencontré par les Primaires socialistes à l’élection présidentielle. Dans cette situation Christophe Girard ne manque donc aucune occasion de se faire entendre, comme il l’avait déjà fait quelques jours auparavant dans une tribune libre de Libération intitulée «Trois axes pour une République culturelle» (19 sept. 2011). Tribune dans laquelle il annonçait la parution prochaine d’un ouvrage intitulé Petit Livre rouge de la culture, propositions pour une République culturelle.

Manifestement conscient qu’il souffre d’un déficit d’image, Christophe Girard martèle à grands renforts de déclarations d’intentions, de programmes, et d’«axes pour une République culturelle», son ancrage politique à gauche. «Je suis de gauche! Je suis de gauche», tel est le message subliminal de ses interventions. Aujourd’hui plus qu’hier et… moins que demain. A condition, évidemment, que la gauche remporte les élections présidentielles. Car, dans le cas contraire, rien ne serait moins sûr, comme son itinéraire politique autorise à le penser.

Christophe Girard, ce cadre dirigeant de LVMH, qui «plaide aujourd’hui pour une nouvelle avant-garde»; qui souhaite que la culture acquiert un «rôle essentiel de levier économique, social et éducatif»; qui veut contribuer à «inventer la culture de demain»; et qui espère que la gauche saura construire un «nouveau pacte culturel»; n’a pas toujours été aussi «rouge». Il n’a pas toujours brandi, comme aujourd’hui, son très maoïste (et opportuniste) Petit Livre rouge de la culture.
Avant de jouer les gardes-rouges d’une nouvelle révolution culturelle, et de militer pour une «nouvelle avant-garde», il a d’abord été vert. Puis il a viré au rose en rejoignant la majorité socialiste de son ami Bertrand Delanoë, qui lui a confié — et renouvelé — la responsabilité de la culture à la Mairie de Paris.

Vert avant-hier, rose hier, rouge aujourd’hui. Christophe Girard arpente le spectre politique dans tous les sens, au gré des circonstances et de ses intérêts bien compris. Si bien, qu’en fait, le rouge d’aujourd’hui n’est peut-être pas si rouge que cela, et que le vert et le rose n’étaient pas, eux aussi, si francs que cela.

Car au vert, au rose et au rouge, il faut bien ajouter le bleu: la couleur que Christophe Girard a bien failli endosser en mai 2009, à l’époque où il a cru et assurément rêvé pouvoir devenir ministre de la Culture de… Nicolas Sarkozy, qui lui a finalement préféré Frédéric Mitterrand dont le patronyme faisait tellement mieux que le sien dans le décor.
Faire, à l’époque, partie des ministrables, c’était selon lui «comme une reconnaissance de la politique culturelle [menée] depuis sept ans à la Mairie de Paris».
Si Nicolas Sarkozy vous appelait pour vous proposer le ministère de la Culture, lui demandait alors Le Journal du dimanche? Réponse: «Si il m’appelle demain? Je ne sais ce que je répondrai car j’ignore l’effet que cela fait quand le Président vous appelle…» (17 mai 2009).
Cela peu avant les élections européennes pour lesquelles son nom figurait sur la liste socialiste.

En fait, Christophe Girard est un parangon de ces politiciens caméléons, adhérents uniques d’un parti multicolore, le «Myself Party», qui disent d’autant plus «nous» qu’ils pensent «je». Redoutablement éloquent est à cet égard le texte de Libération qui, par une sorte de ruse de la syntaxe, bascule, entre la première et la dernière colonne, du mode du «nous» à celui du «je».

Et encore, ce «nous», sorte de masque du «je», quel est-il? Il ne désigne pas, ou si peu, les «artistes» et les «citoyens» qui n’apparaissent que sous la forme abstraite d’une catégorie de simples figurants. Ce «nous» désigne au contraire «la gauche en responsabilités», les «collectivités locales», et surtout les «experts» qui sont élevés au rang d’acteurs véritables de la «République culturelle». Loin de la «démocratie culturelle» annoncée, Le Petit Livre rouge n’ouvrirait-il pas plutôt une «nouvelle avant-garde» bureaucratique?

En fait, et c’est l’un des traits majeurs du «Myself Party»: les mots, les idées et les actions ont perdu de leur consistance. Ils ne sont plus arrimés à des convictions, ni soumis à l’épreuve du réel. Les mots, les idées, et les actions sont ainsi devenus flottants et interchangeables: des gadgets, des coups, ou des stéréotypes. La «nouvelle avant-garde», le «nouveau pacte culturel», «inventer la culture de demain»: c’est vide, c’est creux. La culture n’est plus là un idéal à défendre, mais un moyen comme un autre pour soutenir des intérêts et des ambitions.

Il en va ainsi du «ministère de la Culture, de la Communication et du Numérique» que Christophe Girard préconise pour 2012, dans la perspective, cela va sans dire, d’en être le titulaire. L’orientation «numérique» qu’il inscrit dans l’intitulé même du ministère est moins la traduction d’un projet pertinent qu’un gadget dérisoire pour affirmer une singularité.
Car enfin, s’il est un scandale dans la gestion de la culture à Paris, c’est bien le numérique, et en particulier internet. Les plus grands musées de la Ville n’ont pas de site internet, ou des sites totalement inadaptés comme celui (au demeurant très récent) du Musée d’art moderne de la Ville de Paris qui est plus proche d’un blog que d’un site à la mesure du rayonnement international du musée.
Là encore le texte est cruel, qui dévoile au fil des stéréotypes et des phrases creuses un déficit abyssal de pensée, et une méconnaissance criante de la situation du numérique.
Comment, en outre, oser se présenter en héraut (national) de la culture numérique et d’internet dans un ministère de gauche alors que l’on a été plus que conciliant vis-à-vis de la très réactionnaire loi Hadopi? Tout simplement en vertu de cette éthique du «Myself Party» selon laquelle les ambitions personnelles prévalent de façon «décomplexée» sur toutes autres considérations.

Le terme «décomplexé», qui a servi d’étendard au sarkozysme, est peut-être employé ironiquement dans le texte, mais sa charge idéologique n’est pas remise en cause. Puisque dans les domaines de la gestion et de l’économie de la culture il s’agirait pour un ministère de gauche, d’un côté, de «mettre fin à la multiplication des lieux et des subventions», et, de l’autre côté, de faire appel à l’argent privé et à un fonds d’investissement public-privé.

Démocratie des «experts»? Ouverture «décomplexée» à l’«argent privé»? Restrictions des subventions aux associations? Numérisation des collections? Développement d’une offre musicale à prix modeste? Plan national pour l’éducation artistique? Modération vis-à-vis de la loi Hadopi?
— Mais c’est le bilan pourri de Frédéric Mitterrand?
— Non, Monsieur, ce n’est pas un bilan, c’est un programme: celui de notre aspirant ministre… de gauche.
— Oh! C’est super futé! Ce truc de «gauche», ça peut se vendre facile à droite. Au cas où…
— Eh oui! Décomplexée, c’est l’éthique du «Myself Party».

André Rouillé.

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Christophe Girard, Trois axes pour une République culturelle, Libération, 19 sept. 2011.

L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés à son contenu.

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