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Les Temps tiraillés

PSiyoub Abdellah
@16 Juin 2011

Monumenta 2011 invite Myriam Gourfink à présenter un extrait de sa pièce Les Temps tiraillés à l’intérieur du Léviathan d'Anish Kapoor. La rencontre a lieu : les corps des danseuses renferment un précipité de l'œuvre, la durée se ramasse sur elle-même et entre en résonance avec la version électronique de la partition de Georg Friedrich Haas et la cavité de l'installation-monstre.

A sa création au Centre Pompidou en 2009, la pièce fut remarquée pour son ambition de composition, une pièce tout à la fois très écrite et pleine d’interstices riches de possibles anticipations du geste. Sur scène, des écrans-pupitres suspendus transmettaient aux interprètes les partitions composées en temps réel par la chorégraphe. Les danseuses se trouvaient isolées, chacune dans une zone matérialisée par son écran, tandis que le spectateur tentait de saisir à la fois la partie et le tout, le parcours de chaque interprète et la pièce de groupe.
L’extrait découpé pour la rencontre avec Léviathan se trouve épuré de ce dispositif qui alourdit la pièce. Plus de distance technologique ou compositionnelle visible. Plus de projections vidéo qui brouillaient parfois la vue. Difficile de ne pas sentir combien Les Temps tiraillés dans la version présentée au Grand Palais sont pleins de ces absences.

Malgré la contradiction évidente entre la présence de visiteurs de passage et l’acuité que requiert la précision du geste et de l’écriture de Myriam Gourfink, la rencontre est féconde. La danse a trouvé refuge dans la chair du monstre biblique et Les Temps tiraillés un lieu à leur discrète démesure : un ring exigu qui réunit les corps, les parois d’un rouge sombre mais palpitant, la possibilité pour le spectateur de circuler autour d’une sculpture de chair et de souffle. Cette proximité physique intensifie la fascination exercée par la matière. Le flux qui émane des corps et emplit l’espace jusqu’à ses limites donne l’illusion d’une extension constante.

L’écho entre les deux œuvres renforce le trouble et le plaisir. Chargée des vibrations extérieures et intérieures, la sculpture habitée signe une alliance entre technologies et matière vivante. A travers la musique électronique nous parviennent les sons humains qui montent de la nef tandis que les vibrations de la toile du gonflable sont pareilles à une respiration. Créée grâce aux possibilités de composition offertes par la machine, la pièce se resserre ici sur la créature engendrée par la danse. Une assimilation que les sept danseuses portent en elles comme une révélation d’alchimiste. Dans l’écrin d’une grotte amniotique, elles donnent une danse d’une intensité palpable dont rien ne peut distraire. L’engagement corporel et psychique déborde l’événement visuel jusqu’à une performance précieuse et d’une extrême rareté : parvenir à émouvoir, inviter dans l’articulation d’une pensée qui se déroule.

Un système de réverbération se tisse. Dans l’œuvre d’Anish Kapoor, les proportions extérieures disparaissent tandis que la danse, tout en volumes et en agencements, nous révèle l’existence des mouvements à l’intérieur des peaux. Immergés et infiltrés, nous nous sentons coupés du monde et diffusés en lui. Rendus infimes par les dimensions monumentales de la sculpture et infinis de ces micromouvements qui font la danse. Enchâssés l’un dans l’autre, Léviathan et Les Temps tiraillés se reflètent, distordent l’espace-temps et convoquent le vertige.

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