ART | CRITIQUE

Les Succulentes

PGérard Selbach
@13 Sep 2003

Combinant recherches culinaires et esthétiques, «Les Succulentes» transforme la nourriture en une matière créative. Œuvres éphémères, effets du temps sur les denrées périssables, fascination pour le putrescible, culture de la moisissure et de la pourriture: un art vivant, un art du vivant.

Si Michel Blazy a, parfois, été rattaché aux courants de l’Arte Povera et aussi à l’art minimal puisqu’il utilise des produits alimentaires manufacturés comme les spaghetti ou les biscuits, il décline ses propres recettes en alliant les produits secs ou frais en des installations en décalage avec les normes traditionnelles de la société de consommation.
Avec «Les Succulentes», il nous offre les deux axes de ses recherches culinaires et esthétiques et transforme la nourriture en une matière créative. Préoccupé par l’effet du temps sur les denrées périssables, Michel Blazy renouvelle notre rapport aux aliments en en faisant un usage transgressif, naturellement éphémère, où se mêlent attirance et rejet. Sa fascination pour le putrescible et la dégénérescence des fruits et légumes démontre que tous les goûts et les couleurs sont dans la nature.

Sur le sol de la galerie, tout d’abord, l’artiste a organisé une Garden Party et propose pour cette occasion festive un mélange salé-sucré. La surface est dédiée aux biscuits apéritif, des produits d’impulsion, selon les observateurs de nos mœurs gourmandes. Les grignoteurs, de plus en plus nombreux, devraient apprécier les serpentins et autres guirlandes dessinées en de longues chaînes alimentaires courbes et de joyeux cortèges qui se terminent en une large rosace.
Si une affichette (du galeriste) rappelle aux visiteurs qu’«il est interdit de toucher», c’est que, habitués que nous sommes au libre accès aux aliments, nous risquons de céder aux tentations du snacking. L’interdit est là, frustrant, que la présence de gros bonbons Kréma (Galets) en plastique veiné de rose et de vert, égayant cette farandole de biscuits de couleur bistre, ne fait que renforcer.
Nous ne connaîtrons pas le plaisir de sucer cette confiserie acidulée et sucrée. La proposition de l’artiste est emblématique de l’irrationalité qui s’empare de nous dans la sphère de l’alimentation, tiraillés que nous sommes entre l’offre tentatrice et l’abstinence salvatrice.

La consommation, c’est bien connu, est par essence duale et paradoxale, comme le montre encore Michel Blazy dans les autres recettes qu’il a concoctées pour nous. Dans la salle de projection de la galerie, il consacre trois vidéos aux produits frais. Avec Voyage au centre, Greenpeper gate et Multivers, il immerge l’objectif de la caméra au cœur de quelque légume ou fruit juteux. Il observe patiemment les poivrons savoureux et les pastèques goûteuses dans leur évolution avec un minimum d’intervention, laissant le hasard du dépérissement et la contingence du pourrissement métamorphoser naturellement ses installations.

Il place ainsi la culture de la moisissure et de la pourriture au rang de l’art, un art vivant, un art du vivant. Des tranches de pastèque en décomposition deviennent des tranches de vie où grouillent des vers et se contorsionnent des asticots. Des mouches se poursuivent et se harcèlent en une ronde incessante sur quelque tomate charnue. Aubergines violacées et poivrons verts, tous subissent la même flétrissure.

S’il fixe sur film le blettissement, c’est que le temps d’exposition est nécessairement limité. Ses œuvres d’art s’auto-créent en s’autodétruisant dans la durée. La temporalité participe ainsi à son esthétisme et transforme les matières organiques séminales utilisées en des créations inattendues et insoupçonnées. Son goût avancé pour les processus évolutifs vers la putréfaction conduit ses propositions à leur perte : par nature, elles sont destinées à être éphémères.

Par l’usage qu’il fait de l’aliment, Michel Blazy le désacralise, transgresse le respect social pour la nourriture et remet en question notre rapport hédoniste à l’alimentaire. Ses images nous renvoient à la dialectique entre société de consommation et société de gaspillage, et au dialogue entre goût et dégoût, attirance et rejet, beauté et laideur.
Quant à la ligne de démarcation entre ces propositions non contradictoires, car solidaires, elle est souvent tributaire du temps qui s’écoule: l’artiste philosophe nous rappelle ainsi que la beauté est périssable, et donc éphémère, et que, en toute laideur, se cache de la beauté.

Michel Blazy :
Garden Party, 2003. Biscuits apéritif. Dimensions variables.
Le mur de pellicules, 2002. Agar-agar. Dimensions variables.
Galets mous, 2002. Bonbons Kréma rose, rose-vert, marron-orange, marron-pistache.
Sans titre, 1999. Feutre sur papier. 30 x 21 cm et 21 x 30 cm.
Voyage au centre, Green Pepper Gate, Le multivers, 2002-2003. Trilogie. DVD, couleur, son, 35’47”.