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Les Mains de Bouddha

PMaxence Alcalde
@12 Jan 2008

Des monstres, des chimères, des «écritures» énigmatiques, des animaux géants et des objets oscillant entre reliques religieuses et merveilles naturelles. A l’imaginaire de chacun de prélever dans les œuvres de cet artiste chinois des fragments de fables fort heureusement inachevées.

Huang Yong Ping, artiste d’origine chinoise, s’est fait connaître en France lors de l’exposition «Hors Limites» du Centre Pompidou en 1989. L’artiste y avait conçu une vaste installation (Théâtre du monde) qui prenait la forme d’un vivarium rassemblant diverses espèces d’insectes qui provenaient des quatre coins du monde. Livrées à leur destin funeste, ces créatures allaient s’entredévorer, du moins si Théâtre du monde n’avait pas été déprogrammée avant l’ouverture de l’exposition suite à des pressions d’associations de défense des animaux.

Loin du simple coup de provocation, Huang Yong Ping relevait — sous la forme d’une fable — les dommages d’une mondialisation devenue folle, bien avant les prises de conscience alter-mondialistes. C’est ce même souci de cohabitation des cultures et de leur récit qui reste aujourd’hui en filigrane de l’œuvre de Ping.

Une chauve souris géante nous tourne le dos. Tête en bas et ailes déployées, elle tient dans sa gueule un rouleau de papier qui se déroule sur le sol de la galerie. Le parchemin est couvert de dessins énigmatiques où s’entremêlent des formes architecturales et des corps presque transparents. Liste des offrandes (2006) donne le ton.
Pour l’occidental, sa description évoque à plus d’un titre les fables qui — dans notre culture d’Ovide à La Fontaine — ont pour fonction principale de prescrire des attitudes moralement vertueuses.
Mais les dessins du rouleau, qui devraient a priori constituer l’explication de l’œuvre, nous font «perdre notre latin». Les formes architecturales — que l’on retrouve à plusieurs reprises dans les œuvres récentes de Ping — proviennent de la culture chinoise. On comprend par la suite qu’il s’agit d’autels sur lesquels on dispose des offrandes destinées aux divinités…

Les Mains de Bouddha procèdent du même genre de confusions culturelles. Échoué sur le sol, ce que l’on identifie au premier abord comme un fossile de poulpe géant tient un chapelet entrelacé dans ses tentacules. Cette pièce monumentale (190 x 470 x 230 cm) invite à une sorte de contemplation par son étrangeté.
Un peu plus loin, une sculpture similaire suspendue au plafond de la galerie donne l’impression de s’envoler comme un vaisseau fantastique tout droit sorti de l’imagination de Jules Vernes. On comprend par la suite que ce que l’on avait pris pour un poulpe géant est en réalité un fruit qui, dans la tradition taoïste, symbolise la longévité. La fable racontée change de registre et on passe d’une image violente (le poulpe qui enserre un chapelet) à une invitation à la sérénité et à la sagesse.

Le métissage culturel trouve sont point d’orgue avec La Pêche. Un animal hybride (mi-loup, mi-poisson) se tord, gueule ouverte. Le monstre chimérique issu des bestiaires médiévaux est hameçonné par une longue chaîne sur laquelle s’agraine un crucifix surmonté de sept bouddhas en bois grossièrement sculptés.
En suivant cette chaîne, on découvre qu’elle est raccordée à une canne à pêche tenue par un ange lui aussi semblable en tous points aux représentations médiévales. Huang Yong Ping prétend ici inverser le mythe du Léviathan, mais en réalité c’est à une mystique beaucoup plus païenne — et donc peut être plus universelle — que nous invite cette œuvre.

Finalement, l’exposition évoque une sorte de Cabinet de curiosités. On y trouve des monstres, des chimères, des «écritures» énigmatiques, des animaux géants et des objets dont le statut oscille entre reliques religieuses et merveilles naturelles. Comme à son habitude, l’artiste ne nous fournit pas réellement de clefs pour comprendre son œuvre: nul doute qu’il compte alors sur l’imaginaire de chacun à la fois territorialisé et métissé pour prélever dans ses œuvres des fragments de fables fort heureusement inachevées.

English translation : Rose Marie Barrientos
Traducciòn española : Maïté Diaz Gonzales

La Liste des offrandes, 2006. Fibre de verre, poils d’animaux, bois, papier, aquarelle sur papier de riz. 180 x 251 x 500 cm.
La Pêche, 2006. Fibre de verre, poils d’animaux, bois, bambou, fer. 475 x 250 x 230 cm.
Les Mains de Bouddha, 2006. Fibre de verre, résine,armature métal, corde de lin, 49 perles en bois. 165 x 450 x 230 cm et 190 x 470 x 230 cm.
Moutons ou cerfs, 2006. Aquarelle colorée sur papier de riz et soie, 2 pattes de mouton. 34 x 575 cm.