DESIGN | CRITIQUE

Les Lalanne

PChristophe Salet
@31 Mar 2010

C’est le printemps ! Et Dame Nature continue de prendre ses quartiers aux Arts décoratifs. Après l’exposition Animal, le musée ouvre ses portes au bestiaire de François-Xavier Lalanne, et à l’univers végétal de son épouse Claude. Une rétrospective ambitieuse, à la fois par sa taille et par l’ampleur des moyens déployés pour nous immerger dans l’œuvre de cet étonnant couple de sculpteurs.

Bienvenue chez les Lalanne… Le château que vous apercevez au loin est celui de Chenonceau, photographié en 1991 lors de l’exposition consacrée au couple de sculpteurs. Mais ne vous y fiez pas, la demeure dans laquelle vous pénétrez tient davantage d’un rêve surréaliste que d’une construction du XVIe siècle. En traversant le jardin, vous croiserez des moutons sans tête, surveillés par un Minotaure impassible ; sur le bassin, des grues en conversation avec un hippopotame ; à l’intérieur, des crocodiles, des singes de toutes tailles et d’étranges êtres hybrides, le tout évoluant dans une végétation qui recouvre jusqu’aux couverts de la table de banquet…

Cette scénographie spectaculaire, dans laquelle se déploient les 150 pièces de Claude et François-Xavier Lalanne, est l’œuvre de l’architecte américain Peter Marino. Celui-ci nous invite à déambuler dans l’univers fantastique des deux sculpteurs en nous laissant guider par nos seuls sens, et par notre capacité d’émerveillement. En prenant surtout nos distances vis-à-vis des sempiternels débats sur la nature de cette œuvre inclassable : sculpture ou mobilier? Mobilier aux formes sculpturales ou sculpture à vocation mobilière? Si l’on se fie au sous-titre de l’exposition, « deux sculpteurs au Musée des arts décoratifs », l’heure n’est plus aux questions.

Et c’est tant mieux. Car on devine assez rapidement que les artistes se sont peu préoccupés de faire rentrer leur production dans les catégories étroites de l’histoire de l’art. Leurs sculptures semblent s’inscrire dans une évolution constante, non pas linéaire, mais faite d’aller-retours, d’écarts et d’expérimentations, au gré peut-être des rencontres, des réminiscences et des découvertes de chacun. Le Lapin à vent et le Minotaure évoquent les taureaux androcéphales conservés au département des antiquités orientales du Louvre, où François-Xavier a brièvement travaillé. Le Petit Génie de Bellerive sur pylône semble être une double référence à la Colonne sans fin et au Maïastra de Brancusi. Quant au Double Pouce de Claude, difficile de ne pas y voir un air de famille avec les sculptures de César…

Même sur le plan de la technique, François-Xavier Lalanne semble s’être amusé à brouiller les pistes, délaissant parfois le métal martelé pour expérimenter d’autres matériaux : la résine de polyester pour le fauteuil Crapaud ou la mousse de polyester pour la Boîte à sardines: deux pièces que l’on imagine bien cohabiter avec le fauteuil Eléphant de Bernard Rancillac ou le siège Pratone du Gruppo Strum et ses brins d’herbe géants.

Reste bien sûr la cohérence thématique de leur travail, jamais démentie, qui semble exalter la vision d’une nature idyllique, accueillante et pacifiée. Cette impression est toutefois nuancée par la visite de la salle consacrée aux œuvres plus intimes de Claude Lalanne, bijoux et petites sculptures, dont il se dégage une plus grande ambivalence: cochon d’Inde harponné par une feuille de chou, serpent pris entre les pieds d’un enfant, Bouts de doigts en or, qu’on dirait destinés à un rite occulte, Pomme-bouche… On est ici plus proche de l’univers inquiétant d’Alice que de celui de Mowgli (version Disney).

La découverte de ce bien étrange château procure toutefois le sentiment un peu frustrant d’être tenu à distance d’une œuvre qui ne demande qu’à être touchée. On rêve alors de s’introduire de nuit, quand les salles sont désertes, et d’animer ce fascinant bestiaire à la lueur d’une bougie, de se préparer un philtre au Bar YSL, aux allures d’atelier d’alchimiste, de prendre un bain dans l’hippopotame-baignoire, de s’assoupir sur L’oiseau-lit Cocodoll… Bref, de s’approprier ces sculptures « à vivre », supports de longues rêveries et de voyages intimes.

Claude Lalanne
Pomme-Bouche d’Alan, 2008. Cuivre galvanique et bronze. Collection particulière.
— Couverts réalisés pour Alexandre Iolas, 1966. Argent. Collection particulière.
François-Xavier Lalanne
Cocodoll, 1964. Laiton et toile sur armature en acier. Collection particulière. 200 x 225 x 100 cm.
— Fauteuil Crapaud, 1969. Résine de polyester. 77 x 115 cm. Collection particulière.
Homme à tête de chou, 1970, édition 2005. Bronze et cuivre galvanique, 124 x 108 x 61 cm. Collection particulière.
— La Mouche, 1966. Laiton, acier, porcelaine, plexiglas et palissandre. Collection particulière.