ART | CRITIQUE

Les Jeux funéraires

PMarie-Ange de Montesquieu
@02 Mai 2011

«Jeux funéraires», ou l’art de témoigner d’une culture oubliée ou d’un événement passé. Julien Audebert expose trois œuvres associées à des faits et récits de l’histoire contemporaine, de la mythologie grecque, et de l’archéologie. Entre sculpture, cinéma et photographie, il interroge la représentation de l’Histoire.

La vue panoramique d’un paysage désertique du Colorado montre en fait le décor du film The Searchers (La prisonnière du désert), de John Ford. Cette photographie de Julien Audebert a été conçue à partir de clichés de tournage du film. La photo montre à la fois le décor et son envers: d’un côté la fiction en train de se faire, et de l’autre côté la machinerie employée. En déconstruisant et reconstruisant le cinéma, l’artiste dissèque la fabrication d’un mythe, celui de l’imaginaire collectif américain.

Sous la forme d’une spirale posée sur un socle en bois, la pellicule 70 mm à défilement horizontal recèle, inscrit à sa surface, Chant 23 (La course de chars), un passage de l’Iliade. Faute d’être projeté, ce film sans image oblige, pour lire le texte, à suivre les méandres de la pellicule, et à déambuler comme les chars dans l’arène! Comme si le texte dictait à la pellicule sa forme en spirale et sa longueur.
Julien Audebert avait déjà, avec Inside the Letter (2008), fait déambuler les visiteurs dans un labyrinthe dont la longueur totale des murs correspondait à celle du texte de La Lettre volée d’Edgar Poe.

Enfin, des sacs militaires remplis de sciure et de sable sont érigés le long d’un mur en forme de fortification militaire, à cette différence près qu’un motif de lion orne l’ensemble, et qu’il s’agit d’un détail de la célèbre Porte d’Ishtar commandée par Nabuchodonosor II pour sa cité de Babylone.
Julien Audebert veut manifestement évoquer là — avec humour — le site archéologique qui est aujourd’hui recouvert par une base militaire américaine en Irak; et évoquer un article du Monde qui rapportait, en 2007, que les militaires remplissaient des sacs de cette terre du site riche de vestiges archéologiques. Des sacs remplis des ruines de Babylone: un nouveau mélange de savoir et de fiction cher à Julien Audebert.

Entre Babylone, la Grèce antique et le Far West américain, Julien Audebert interroge les conditions de transmission l’Histoire: ses multiples déformations et oublis dus autant aux appareils de la société du spectacle qu’aux aléas du monde (les guerres et les catastrophes) et à l’ignorance…

Œuvres
— Julien Audebert, Sandbagwal, 2011, sacs militaires, sciure ou sable, dimensions variables
— Julien Audebert, The Searchers, 2009-2010. Impression digigraphie sur papier photo, contrecollé sur dibond sous diasec. 86 x 304 cm
— Julien Audebert, Chant 23 (la course de chars), 2011. Film 15/70 mm (chant 23 de l’Iliade d’Homère), disque en marbre de Thassos, socle en bois, Plexiglas. haut: 132, diamètre : 67 cm

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