ÉDITOS

Les Inattendus, le retour du refoulé

PAndré Rouillé

Avant même son ouverture ce mercredi à l’espace Charenton à Paris, le nouveau salon « Les Inattendus » a suscité quelques émois chez certains artistes. A cause d’inévitables défauts de jeunesse, mais surtout à cause des questions brûlantes que son principe a fait ressurgir de façon aussi aigue que… prévisible.
Les organisateurs des «Inattendus» nourrissent l’ambition de renouveler les relations trop souvent distantes et impersonnelles qui prévalent fréquemment dans le milieu de l’art. «Inattendu », ce salon voulait donc l’être dans son projet même, en établissant un contact direct entre les artistes et les spectateurs,

sans la médiation des galeries ; en accordant une extrême attention à l’accueil et à l’accompagnement des visiteurs dans leur parcours artistique dans l’enceinte du salon; en mettant l’accent sur l’information et la promotion ; en proposant des montages financiers originaux et en plaçant une vente aux enchères au centre du dispositif.

Le salon « Les Inattendus » est ainsi conçu comme un instrument de promotion et de vente d’œuvres, un service directement proposé aux artistes qui, pour en bénéficier, doivent payer. Situé de plain pied dans l’économie réelle, sans aucune subvention, le salon, qui a vocation à être rentable, est contraint de trouver un équilibre financier. Telle est, formulée de la façon la plus crue, l’équation des «Inattendus», celle-là même qui suscite l’indignation de certains à l’encontre de ce qu’ils fustigent comme une entreprise « tout simplement scandaleuse » qui « ose demander aux artistes de l’argent pour exposer leur travail ».

Ces propos sont ceux d’un ancien responsable du salon Jeune Création qui ne dédaigne pas manier les grands principes : «Faire de l’argent avec l’art n’est pas moralement condamnable », mais «Faire de l’argent avec l’art aux frais des artistes est moralement condamnable ». Mais comment oublier que Jeune Création peut demander une participation assez modique aux artistes de son salon parce qu’il est totalement et très convenablement subventionné par des fonds publics. En outre, le propos souffre d’une curieuse comparaison des « Inattendus » avec une galerie.

Des foires comme la Fiac ou Art Paris sont elles aussi des entreprises ouvertement commerciales qui rassemblent des galeries (qui paient très cher) et non, comme « Les Inattendus », des artistes individuels.
Aux « Inattendus », la galerie est mise entre parenthèses pour raccourcir la distance entre l’artiste et son public, et pour accueillir des artistes maintenus en marge de l’actuel marché de l’art. Ce choix de contourner les galeries en tant qu’elles éloigneraient plus qu’elles ne rapprocheraient des œuvres et des artistes, s’accompagne de la conviction qu’elles contribuent largement aux rigidités du monde de l’art.
On peut discuter et nuancer ces choix et ces analyses, mais on ne peut pas sérieusement comparer le fonctionnement des «Inattendus » avec les actions (sinon les missions) des galeries.

Au demeurant, les galeries ne cherchent pas moins que les salons à «faire de l’argent avec l’art» (voire «aux frais des artistes »). Seulement, les unes et les autres le font différemment : les galeries exposent dans la durée, et les salons et foires présentent dans le temps court. Or, exposer n’est pas présenter. Pour l’artiste, exposer en galerie s’inscrit dans l’épaisseur de relations suivies avec « son » galeriste et dans un lent processus de maturation de son œuvre. La galerie est (encore) le point de convergence d’une action commerciale et d’une attention artistique qui s’actualisent dans son programme d’expositions.
Mais l’exposition est une machine lente, à la rentabilisation incertaine, que les galeristes sont de plus en plus contraints de combiner avec des machines beaucoup plus rapides, branchées sur les rythmes et les dimensions du commerce international : les foires. Dans les foires, les artistes n’exposent pas, ce sont leurs galeristes qui présentent leurs travaux dans le but d’en tirer le meilleur profit.

Aux « Inattendus », les artistes ne paient donc pas pour exposer, mais pour présenter leurs travaux en vue de la très emblématique vente aux enchères qui est l’événement-pivot du salon. En tant qu’entreprise commerciale entièrement privée, le salon n’a pas vocation à «soutenir» artistiquement des artistes, mais à vendre leurs œuvres, à les « soutenir » financièrement.

On peut le déplorer ou s’en indigner, mais il est préférable de comprendre qu’un nouveau bouleversement s’accélère dans l’art : la fin d’une longue tradition d’assistance économique qui s’est perpétuée au cours des siècles au travers des différentes figures du mécène.
Puisque l’art a été, à tort, considéré comme dépourvu d’utilité et de fonction pratique (Kant n’en théorisait-il pas la «finalité sans fin»), il a été soumis à une sorte d’«économie à l’envers» (Pierre Bourdieu, Les Règles de l’art) dans laquelle la vente de produits matériels ou symboliques à leur juste prix a été remplacée par un système souvent obscur et parfois discrétionnaire de subventions, d’assistance, voire, de plus en plus, d’aumône.
L’exception culturelle est un mirage, la loi du marché s’applique aujourd’hui de plus en plus implacablement dans le monde de l’art, brisant la tradition de générosité : l’État se désengage, tandis que la nouvelle loi sur le Mécénat remplace l’ancienne libéralité des mécènes par un intéressement strictement fiscal.

Dans les galeries, les foires ou les salons, l’art n’échappe plus guère à l’économie réelle. A cet égard, «Les Inattendus» apparaît comme un retour du refoulé du monde de l’art : l’argent.

André Rouillé.

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René Sultra & Maria Barthélémy, Nano2-3-4-10, 2004. Tirage numérique découpé et encapsulé. Dimensions variables. © René Sultra & Maria Barthélémy