ART | EXPO

Les chasseurs

11 Jan - 23 Fév 2013
Vernissage le 10 Jan 2013

Plan fixe après plan fixe, le cœur des films de Marie Voignier reste caché, voilé, et alors que le spectateur avance, pris dans le fil du récit, il se rend compte que les indices sont éparpillés en touches successives pour que n’arrive jamais le repos attendu: celui ressenti lorsque, parvenus à la fin du film, il discerne une évidence, un «sujet».

Marie Voignier
Les chasseurs

Avez-vous déjà vu une girafe courir?
La singularité de tes films, Marie, se remarque avant tout par la distance qu’ils savent prendre avec ce qui est filmé. Cette distance, bien évidemment, c’est toi qui en prends la mesure, mais ce qui surprend, c’est le recul dont tu fais preuve au cœur même de l’action, quand il ne s’agit plus d’utiliser un texte superposé à des images, mais de répondre à un goût de l’aventure. Tu agis en simple «passeur» qui regarde, écoute, suit, s’adapte, rejoint la foule, est regardé à son tour. Il n’y a pas de jugement, pas de morale, pas d’empathie, mais beaucoup d’espace donné à ceux qui s’expriment, voyageurs sensibles d’un monde codifié à l’extrême, tandis que des choses simples, que l’on ne contrôle pas, se meuvent à proximité. Le sujet de tes films se construit en arborescence, en effloraisons multiples d’histoires et de destins. Ce qui me frappe le plus, c’est la façon dont ton travail s’inscrit dans une recherche qui croise régulièrement celle de l’ethnographe, questionnant la place de celui qui filme et son rôle dans la circulation entre deux éléments opposés: une tradition que l’on cherche à préserver et une situation individuelle à laquelle on veut échapper, un procès à huis clos et une agitation médiatique impuissante face à l’absence d’images, une recherche scientifique et des détours existentialistes, un cas scientifique majeur et un possible canular.

Les enfants pour s’endormir entendent le rugissement du lion
Les trois films présentés dans l’exposition ajoutent aux oppositions visibles dans ton travail, au delà de celle souvent mentionnée de la fiction et du documentaire. Je repense à L’hypothèse du Mokele-Mbembe (2011), dans lequel Michel Ballot, passionné de cryptozoologie (l’étude des animaux cachés) poursuit le désir de trouver un animal mystérieux dans la forêt camerounaise. On peut y voir un contrepoids à celui que tu présentes aujourd’hui dans le premier espace de la galerie. Sans L’hypothèse, je ne sais pas comment j’aurais considéré ce guide de chasse à la retraite (Les Immobiles, 2013), dont on entend la voix et dont tu ne filmes que les mains, parcourant un livre d’images de trophées, relayées par le texte anecdotique de ses mémoires. Je ne peux m’empêcher de penser à une toute autre chasse, celle du lion à l’arc, relatée par la caméra de Jean Rouch en 1967. L’histoire se déroule à la frontière du Niger et du Mali et s’articule sur une situation fondatrice: «quelques fois le lion exagère, il rompt le pacte avec le berger. Il tue pour le plaisir de tuer. Alors, les bergers vont chercher les derniers grands chasseurs de lion à l’arc». Ici, la question du dominé et du dominant ne se pose pas. On connaît le lion, on sait s’il est marié, s’il a mangé, s’il vient du Nord ou du Sud. On l’appelle par son nom.

Lord Greystoke, fils des orangs
Dans L’hypothèse, différentes négociations se jouent. Il semble difficile de ne pas y voir tout ce que l’explorateur Michel Ballot, par sa présence, et celle discrète d’une équipe de tournage très réduite, évoquent. Malgré la douceur et la profonde quiétude de cette quête, Michel Ballot cristallise à lui seul une histoire coloniale. Tarzan, fils d’aristocrates anglais, destiné à devenir Roi où qu’il soit, est un mythe persistant. Avec ton film Les Immobiles (2013), le mythe du colon blanc trouve son pendant le plus destructeur: le guide de chasse, enchaîne les remarques les plus économes, devant des images de mort qui rendent compte du jeu de la violence et de la culture. Un jeu (sacralisé) qui se perd dans une survivance sacrificielle pour unir les cœurs d’hommes et de femmes dans une résolution arbitraire et violente.

Je suis un topographe
Dans la salle de projection, le spectateur pourra voir Le terrain était déjà occupé (le futur) et Un peu comme un miroir réalisés en 2012. Le premier, le plus rohmérien (la référence est explicite) mêle les différentes approches de l’espace envisagées par l’architecture et le cinéma. Comme pour la plupart de tes réalisations, Marie, tu laisses venir. Le terrain était déjà occupé (le futur) est une suite de points de vue sur des réalités sordides, sur lesquelles on serait évidemment tenté de jeter un voile poétique. Alors on regarde, ce terrain vague, lieu de toutes les projections possibles et puis, il y a cet homme sympathique, du centre hospitalier de Montperrin à Aix-en-Provence (Un peu comme un miroir), capable de bannir le faux éclat, de déjouer les facteurs de rentabilité et de vitesse pour donner libre cours à des pensées qui tournoient allègrement, s’attardent et se défont, comme les couloirs de nuages formés par les avions.

Qui je suis?
Quelques auteurs l’ont écrit avant moi, il y a Marie, au cœur de tes films passés et présents, une série d’intentions qui ne manquent pas de faire porter à l’œuvre, l’empreinte de quelque chose d’indéfinissable (aucune indication biographique n’encadre les protagonistes de tes films). Quelque chose se dérobe tranquillement, à l’intérieur de contours sobres préférant s’inscrire dans un «Cinéma du réel» où celui qui filme se laisse porter par le flux et montre qu’il est le premier spectateur. Plan fixe après plan fixe, le cœur du film reste caché, voilé, et alors que nous avançons, nous spectateurs, pris dans le fil du récit, nous nous rendons compte que les indices sont éparpillés en touches successives et les glissements de sens assez saisissants pour que n’arrive jamais (ou très tard) le repos attendu: celui ressenti lorsque, parvenus à la fin du film, il nous semble discerner une évidence, un «sujet».