PHOTO | CRITIQUE

Les antérieures, les contemporaines

PPaul Bernard
@12 Jan 2008

A raison d’une série environ par an, David Rosenfeld dirige depuis 1997 son appareil photographique sur des modèles. Ses images témoignent du temps de la prise de vue, du duel que le photographe engage avec son sujet, moins pour le toucher que pour l’effleurer en divers points.

Cette nouvelle exposition à la galerie Alain Gutharc regroupe les deux dernières séries de David Rosenfeld, Les Contemporaines et Les Antérieures consacrées à des visages féminins.

A l’exception peut-être d’un discret piercing sous la lèvre, rien ne permet de situer les visages dans le temps et dans l’espace. Aucune expression manifeste n’affleure. Les visages demeurent résolument anonymes et muets.
Seul le piercing sert d’indice pour reconnaître le même modèle d’un portrait à l’autre de la série. C’est bien la même figure qui compose la série, mais jamais le même visage. Cette multiplicité anonyme dérivée d’un même donne son sens aux titres des deux séries.

David Rosenfeld s’intéresse au visage quand il est autre chose qu’un élément d’identification ou le reflet d’une subjectivité. C’est le cas pour le cliché numéro 4 des Contemporaines qui rejoue La Muse endormie de Brancusi, cette figure ovoïde détachée de tout organisme. C’est encore le cas pour les clichés présentés «tête en bas», geste simple abolissant la réalité signifiante de leur référent pour faire voir autre chose — mais quoi?

Selon Gilles Deleuze, le visage, au contraire de la tête, ne fait pas partie du corps. Le visage est une surface, une carte, un paysage, un «percept qui se cristallise à partir de luminosités vagues, sans formats ni dimensions».

Mais ici rien ne permet de pénétrer le visage. Les yeux ne s’accrochent à rien. Le regard est suspendu, aveugle. On en parcourt la surface: ses rides, ses taches de rousseurs, les lignes sinueuses de ses traits où s’égare notre propre regard.

Dans la complicité silencieuse de «cette rencontre entre deux cécités» (selon les termes de David Rosenfeld), l’œuvre finit par se donner sans résister. L’absence d’effet et d’artifice lui confère cette grâce qui, d’après le musicologue Francis Bayer, «s’impose au contemplateur sans la moindre contrainte et que celui-ci reçoit comme un don gratuit, presque irréel, qui comble toujours son sens esthétique au-delà de ce qu’il était en mesure, par lui-même, d’imaginer».

A rebours des modes et de la maîtrise photographiques, David Rosenfeld laisse ouvertes les «dérives vagabondes du regard». Offrant à chacun la liberté de tracer son chemin, de s’y projeter.

David Rosenfeld
Les modernes 6, 2000-2001. C-print. 30 x 40 cm.
L’heure danoise, 2007. C-print. 40 x 30 cm.
Les contemporaines 2, 2005-2006. Impression jet d’encre sur papier pur chiffon. 80 x 60 cm.
Les contemporaines 3, 2005-2006. Impression jet d’encre sur papier pur chiffon. 80 x 60 cm.
Les altesses 6, 2007. C-print. 30 x 40 cm.
Les altesses 5, 2007. C-print. 30 x 40 cm.
Les altesses 4, 2007. C-print. 30 x 40 cm.
Les altesses 1, 2007. C-print. 40 x 30 cm.
Les contemporaines 4, 2005-2006. Impression jet d’encre sur papier pur chiffon. 60 x 80 cm.
Les contemporaines 5, 2005-2006. C-print. 30 x 40 cm.
Les contemporaines 6, 2005-2006. C-print. 30 x 40 cm.
Les contemporaines 9, 2005-2006. Impression jet d’encre sur papier pur chiffon. 60 x 80 cm.
Les contemporaines 11, 2005-2006. C-print. 40 x 30 cm.
Les antérieures 1, 2005-2006. Impression jet d’encre sur papier pur chiffon. 60 x 80 cm.
Les altesses 3, 2007. C-print. 30 x 40 cm.
Les altesses 2, 2007. C-print. 30 x 40 cm.
Charades 14, 1998-1999. C-print. 24 x 18 cm.
Les contemporaines 1, 2005-2006. C-print. 40 x 30 cm.
Les justes 1, 2002-2004. C-print. 40 x 30 cm.