ÉDITOS

L’écrivaine, la brute et le ministre

PAndré Rouillé
@03 Déc 2009

Quand le climat le permet, les langues se délient. Elles se mettent à dire apparemment n’importe quoi, à déblatérer à tort et à travers. Les tenir, ces langues, relève alors d’une rare maîtrise. Faute de quoi elles trahissent les secrets les mieux gardés, et révèlent les vérités les moins avouables. La volubilité est en quelque sorte le talon d’Achille des pouvoirs trop sûrs d’eux. Se croire tout permis conduit à se laisser aller à tout dire, jusqu’aux limites du ridicule et de l’horreur.

Quand le climat le permet, les langues se délient. Elles se mettent à dire apparemment n’importe quoi, à déblatérer à tort et à travers. Les tenir, ces langues, relève alors d’une rare maîtrise. Faute de quoi elles trahissent les secrets les mieux gardés, et révèlent les vérités les moins avouables. La volubilité est en quelque sorte le talon d’Achille des pouvoirs trop sûrs d’eux. Se croire tout permis conduit à se laisser aller à tout dire, jusqu’aux limites du ridicule et de l’horreur.

Fidèle parmi les fidèles du Président de la République, le député Éric Raoult en a fait récemment les frais. Naviguant à la frontière inframince qui sépare la droite extrême de l’extrême droite, il est coutumier des prises de position aussi exorbitantes que nauséabondes. La dernière en date concerne l’écrivaine Marie NDiaye, au lendemain de son prix Goncourt.
Ledit député UMP de Seine-Saint-Denis, voulant sans doute ne pas mourir sans savoir qui pouvait être cette Marie NDiaye — au nom à consonance étrangère — qui venait d’obtenir le Goncourt, a dû tomber sur l’interview qu’elle avait donnée plusieurs mois auparavant aux Inrockuptibles (18 août 2009).

On imagine sa stupeur en découvrant qu’elle était aux antipodes de l’image qu’il se faisait des lauréats du «prix littéraire français le plus prestigieux, regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française» (Éric Raoult).
Non seulement c’était une femme; non seulement elle était noire, d’origine africaine, comme tous ces immigrés soupçonnés de mettre en danger la France et l’identité nationale; non seulement son succès littéraire mettait en défaut la xénophobie ordinaire en vigueur dans les allées du pouvoir; mais ses actes et ses paroles exprimaient une exécration profonde des «valeurs» et des actes du personnel politique français en place.
Elle avait, après l’élection présidentielle, quitté la France pour s’installer avec son compagnon et ses enfants à Berlin; et dénonçait ouvertement la «détestable atmosphère de flicage, de vulgarité» qui règne actuellement en France, en ajoutant: «Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux» (Les Inrockuptibles, 18 août 2009).

A la «monstruosité» de Besson et d’Hortefeux, la réaction de Raoult vient ajouter ce que Marie NDiaye qualifiait d’«abêtissement de la réflexion». En effet, sans s’être apparemment aperçu que les propos de Marie NDiaye étaient antérieurs au choix de l’académie Goncourt, Éric Raoult s’est empressé de demander au ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, d’appeler les lauréats de prix littéraires à un «nécessaire devoir de réserve», au motif qu’une «personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d’un certain respect à l’égard de nos institutions».

Devant l’émotion suscitée par sa démarche, Éric Raoult a dû très vite calmer le jeu. Mais il s’est une nouvelle fois fait piéger par ses propres mots. La tentative d’apaisement s’est transformée en un très éloquent lapsus: «Nous lui avons accordé le prix Goncourt parce qu’elle a du talent. Qu’elle soit moins militante», a-t-il déclaré.

Qu’est-ce à dire? Si Éric Raoult concède que Marie NDiaye «a du talent» (bien que l’on puisse douter de ses capacités à en juger), ses mots trahissent cette conviction que le prix lui a été «accordé» plus qu’elle ne l’a vraiment mérité en raison de son talent, précisément.
Quant au «nous» collectif et impersonnel, il pourrait bien désigner avec condescendance une France généreuse et blanche, par opposition à cette écrivaine ingrate, à la peau couleur de l’anti-France.

En fait, par son incongruité, la démarche d’Éric Raoult fait événement, et en cela fissure l’image du pouvoir et produit des effets de vérité.

Cette vérité est d’abord celle, stupéfiante, d’une ignorance désarmante, non pas seulement en art ou littérature, mais dans les domaines d’expertise qui devraient être ceux d’un élu. Or, Éric Raoult croit pouvoir faire appliquer à des créateurs totalement indépendants de l’État une disposition, le «devoir de réserve», à laquelle ne sont astreints que certaines catégories de fonctionnaires d’autorité. Soit c’est par pure et simple incompétence; soit cela est dicté par la conviction de faire partie d’une caste située au-dessus des lois.

Cette vérité est ensuite celle, «monstrueuse», d’une xénophobie ordinaire devenue si naturelle qu’elle inspire les réactions les plus spontanées.

Cette vérité est également celle, pitoyable, d’une immense inculture, d’une incompréhension abyssale de ce que créer peut signifier.
Comment un élu de la République peut-il appliquer à la littérature le lexique du sport en investissant la lauréate du prix Goncourt de la mission de «défendre les couleurs littéraires de la France».
Comment ne pas songer aux pires régimes du précédent siècle quand demande est très solennellement faite à une écrivaine de mesurer ses paroles, d’aseptiser son lexique, de se conformer au code discursif du politiquement correct — alors que la liberté, la transgression et l’impertinence sont au contraire l’humus de toute création.
Les écrivains et tous les créateurs n’ont pas à s’astreindre à un «nécessaire devoir de réserve», mais à trouver dans leur domaine les voies et les formes d’un nécessaire droit à l’insolence. Ils n’ont pas à apprendre à respecter les formes, les normes et les conventions, mais à les faire vaciller pour produire de nouvelles perceptions, faire voir de l’invisible, entendre de l’inouï, et découvrir de l’inconcevable.

Les autres effets de vérité produits par la démarche d’Éric Raoult concernent évidemment le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, dont l’attitude a été significativement inverse de celle qu’il avait adoptée en septembre à l’occasion de l’arrestation de Roman Polanski. Autant il avait alors fait preuve d’un excessif empressement à le soutenir, et manifesté une non moins excessive émotion; autant, vis-à-vis de Marie NDiaye, il a gardé un silence obtus durant plusieurs jours, et refusé de prendre position.

D’un côté, il a collé à l’événement; de l’autre côté, il s’en est totalement détaché. Le ministre de la Culture éprouve manifestement des difficultés à ajuster ses réactions, et à sortir du registre de l’excès. Passant inconsidérément du pathos le plus débridé à la plus totale indifférence, souvent à contre temps, sans jamais vraiment trouver la bonne mesure, ni la bonne posture politique.
C’est pourquoi, hors même les accusations dont il a été l’objet à propos de La Mauvaise Vie, les affaires Polanski et NDiaye auront à elles seules suffi à durablement dévaluer sa parole.
Autant, en effet, son intempérance en faveur de Polanski pouvait se prévaloir de la mission qu’il s’était fixée de «renforcer le soutien aux créateurs et aux artistes» (Assemblée nationale, 21 juil. 2009); autant ces belles intentions se sont lamentablement abîmées sur le premier obstacle — le différend Raoult- NDiaye.

Frédéric Mitterrand sera désormais le ministre de la Culture qui aura laissé une lauréate du prix Goncourt seule face à la brutale adversité. En ne lui adressant aucun mot de soutien, ni même la moindre félicitation; en prodiguant au contraire amitié et estime à l’adversaire; et surtout, en niant l’importance politique d’une polémique obstinément jugée «dérisoire», voire «ni cruciale ni déterminante pour la liberté» (Libération, 13 nov. 2009).

Or, l’interpellation dont a fait l’objet Marie NDiaye n’est ni «dérisoire», ni d’ordre privé. La désormais célèbre formule «ça me regarde en tant que citoyen, ça ne me concerne pas en tant que ministre» sonne comme de l’impuissance politique, de la résignation et du reniement. L’itinéraire ordinaire d’un ministre en ces temps politiques dits d’«ouverture», dont «instrumentalisation» et «trahison» sont souvent les autres noms.

André Rouillé.

L’image accompagnant l’éditorial n’est aucunement l’illustration du texte. Ni l’artiste, ni le photographe de l’œuvre, ni la galerie ne sont associés à son contenu.

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