ÉCHOS
27 Fév 2010

L’écriture de la dette

PPaul Brannac
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S’il est un fait historique avéré, c’est bien celui qui avance que les Mésopotamiens antiques avaient une mentalité d’épicier.

S’il est un fait historique avéré, c’est bien celui qui avance que les Mésopotamiens antiques avaient une mentalité d’épicier.
D’après les plus éminents spécialistes de cette civilisation des deux fleuves, ils comptaient tout, absolument tout: le menu des repas de leurs dieux et de leurs rois, la quantité de bière par eux absorbée, le détail du bétail, le nombre d’archers nécessaire pour occire trois cents hoplites à Thermopyles… Ils comptaient si bien qu’ils en vinrent à écrire ce qu’ils comptaient, tant il est vrai que rien n’est plus agaçant que de perdre le cours d’une addition. Néanmoins, et comme le dit si justement Planchet à l’adresse de d’Artagnan dans un redoutable film sur leurs vieilles années à tout deux: «Monsieur, n’être qu’un petit épicier n’exclut pas le goût du mystère et de l’aventure».

Et c’est probablement ce panache du comptable qui a fait de Babylone la capitale de l’empire que l’on sait et de son peuple le premier à avoir noté ses dépenses. Aussi est-ce sur le fondement de cette conjugaison des soucis que Clarisse Herrenschmidt, l’une de ces remarquables assyriologues, peut affirmer qu’à l’époque «il semble bien en effet que l’écriture n’enregistre rien d’autre que la dette».

C’est dire ce que les premières préoccupations scripturaires de nos ancêtres avaient de prosaïque; et ce que nos huissiers ont aujourd’hui d’archaïque. Nonobstant ces garde-meubles donc, toute la poésie vient de ce qu’un homme une fois, un Mésopotamien en l’occurrence, ait passé dans le chas de son imagination le mot «dédit» pour filer un ailleurs à l’instant de le graver. Tout vient de ce qu’on a fait soudain, et pour le reste des temps, un usage de l’utile qui contrariait l’utilité, qu’on ait greffé un monde qui échappât aux calculs, un monde si petit que sur une tablette on pouvait lire danser la mort, la vie et l’amour autour de la beauté. Et si désormais le poète tenait le stylet aux côtés des scribes de l’usure, ils usaient ensemble des mêmes mots en ce qu’hormis quelque hapax le poète n’a jamais été qu’un monteur.

Mais lorsqu’il s’agit de mots, et a fortiori d’art, il semble que les hommes aient si longuement dessiné un instrument qu’ils l’aient doté d’une nature qui survive aux changements de sa fonction. Ainsi, quelques vingt-cinq siècles après que Darius ait renoncé à Marathon, Paul Claudel rappelait son rôle en des termes voisins à ceux des débiteurs antiques: «A quoi sert l’écrivain, s’interrogeait-il, si ce n’est à tenir des comptes?»

Pour Claudel, qui soutint la politique homicide de la collaboration avant d’assumer le repentir et la contrition, comme tout bon chrétien qui indexe la marche du temps sur le pas de Dieu et non sur celui des hommes, «tenir des comptes» signifiait sans doute parvenir au comput, ce fruit méthodique qui renferme les trésors mathématiques du temps qui court sans discipline et pourtant retrouve chaque an le point de son orbite comme un chien son maître. Il y a sans doute en effet, dans l’œuvre de ce frère un peu brusque, une part de fidèle qui a reçu mission de faire en toutes lettres la retenue et la computation du temps afin d’en dévoiler la métrique divine.

Toutefois, et en même temps qu’il gardait sa plume en sommeil du monde, Claudel tenait compte du présent, ne serait-ce que de par sa fonction mondaine. L’écrivain, comme quelques autres (Albert Cohen, Octavio Paz ou Carlos Fuentes notamment), était également diplomate, de la fonction de ceux qui, selon l’expression pleine d’espoir du père du critique d’art Hector Obalk, refoulent la guerre avec des mots même lorsque, comme Claudel plein d’espoir lui aussi en la Société des Nations, ils ne virent rien venir; pas même Hitler.

L’artiste oscille toujours entre ces deux directions que sont la terre qui l’attache et le ciel qu’il dessine. Parfois l’une des aiguilles s’affole: engagé, il s’envase dans le présent et dédie son œuvre à un parti, une patrie, ou pire, les anecdotes de son existence — si la cause est bonne parfois, l’œuvre est mauvaise toujours dès lors qu’elle la sert; dégagé, il voue son art à l’éther, à la suprême idée qui devient pauvre en faits, et non plus aux hommes ou aux dieux ses pareils — c’est le danger d’avoir des ailes, écrivait Nietzsche, «Ni ailé, ni captif, tel est l’homme» répondait Klee. L’artiste n’est ni esclave ni maître en vérité, il n’est qu’un juif parmi les antisémites.

La tristesse de nos jours — car cynisme ou paresse sont déjà des passions — c’est que nombre d’artistes se soient résolus à ne plus ambitionner l’infini tout en se défiant du contingent pour redevenir — banals — les ravis des antichambres. Au-dehors le malaise, au-dehors le mépris. Tandis que de nouveaux hommes politiques très anciens s’amusent à la France, les grands commis épuisent un État auquel pourtant ils doivent leur place et leur fortune de sorte que les héritiers jouiront des oripeaux, et les artistes intriguent en attendant qu’on les prie de s’asseoir à la table de jeu. On cherche parmi les clercs ceux qui diront le malaise et on les trouve parfois, par accident, et leur médiocrité est sa révélation.

A contempler les vieillards médaillés se cramponner à leurs charges, à les voir s’agripper à leurs privilèges en arguant du mot «droits» tel ce pauvre vieux monsieur Buren s’échauffant sur des colonnes en dépit du climat, il n’est pas étonnant que la jeunesse ait faim et finisse par croquer. A voir certains petits épiciers donc, jeunes encore mais déjà les carnets pleins d’un crédit qui s’épuise, il faut craindre que ce soit non plus la dette mais les excès du ressentiment qui déclenchent les prochaines calendes.

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