ART | CRITIQUE

L’éclat de la perte

PAnne Lehut
@10 Août 2010

En vue de mieux «s'apprivoiser à la mort», l'artiste Holger Trülzsch, né aux temps sombres de l'Allemagne, essaie de «retrouver son enfance». Il rencontre ainsi les échos de l'histoire tragique du siècle, l'art, mais aussi le désir et les corps. Ces temporalités vives qui le traversent donnent matière aux vidéos de son exposition «L’éclat de la perte».

Dans son exposition «L’éclat de la perte», Holger Trülzsch, né en 1939 en Allemagne à l’apogée du nazisme, tente de raccorder les temps de sa vie pour mieux «s’apprivoiser à la mort» (Montaigne). D’abord en revenant sur son passé avec pour guide Rainer Maria Rilke: «J’ai prié pour retrouver mon enfance, et elle est revenue, et je sens qu’elle est toujours dure comme autrefois et qu’il ne m’a servi à rien de vieillir».

Les deux projections vidéos Entretien dans la montagne et Le Petit Tambour évoquent directement l’enfance.
Dans Le Petit Tambour, Holger Trülzsch se tient debout sur les rails d’un chemin de fer au sein d’une épaisse forêt. Seulement vêtu d’une chemise de marin qui, trop courte, laisse voir son sexe d’adulte, il entonne, au rythme d’un petit tambour pendu à son cou, une marche militaire. Un de ses cauchemars de petit garçon — celui de se retrouver nus en public — rencontre là, sur cette ancienne voie ferrée, le drame de ces sinistres convois qui conduisaient aux camps de la mort.
Dans la même vidéo, cette intrication douloureuse de son enfance et de l’Histoire, Holger Trülzsch l’évoque encore en se grimant en clown. Car ce clown, plus menaçant qu’amusant, auquel il pense est le célèbre Grock, qui faisait rire les enfants tout en sympathisant avec les nazis.

Avec Entretien dans la montagne qui côtoie la précédente vidéo, le nazisme est abordé du point de vue du séisme qu’il a provoqué dans la pensée, la philosophie et la poésie de l’après-guerre.
On suit les ombres au sol de deux promeneurs sur les chemins montagneux de Berchtesgaden, haut lieu du nazisme, qui avait abrité le «nid d’aigle» d’Hitler. Ces deux promeneurs dont on ne voit que les ombres, et qui ne se sont en réalité jamais rencontrés, sont le poète Paul Celan, et le chef de file de l’école de Francfort, Theordor Adorno: deux intellectuels juifs qui se sont opposés sur le destin de la poésie après la Shoah. A Adorno pour qui «écrire un poème après Auschwitz est barbare», Celan a montré combien la poésie s’avère au contraire plus que jamais nécessaire.
En intégrant certains de ses propres paysages, peints et dessinés, dans la vidéo, Holger Trülzsch s’inscrit avec son œuvre dans le débat sur les rapports entre création et Histoire.

Cette recherche conjointe du temps perdu de son enfance et des stigmates de l’Histoire est, pour Holger Trülzsch, une manière de solder son passé afin de mieux entamer sa vieillesse, de «s’apprivoiser à la mort» (Montaigne), comme cela apparaît dans l’installation composée de trois vidéos dont l’une est projetée au sol.
Dans la première intitulée Séparation, Holger Trülzsch examine lentement ses mains, son corps et son visage avec ce sentiment intense et serein à la fois que «la séparation d’avec la vie» risque de bientôt les affecter. L’impression de fragilité humaine qui en ressort est renforcée par la dérisoire et irréelle puissance des super-héros de dessins animés qui sont intercalées entre les images.
L’autre vidéo, a s nowhere, montre un paysage de montagnes enneigées. L’image est floue, et les sons sourds. Et in Arcadia ego («Même en Arcadie, j’existe») empruntée à Nicolas Poussin désigne le lieu d’un âge d’or mythique, mais qui s’est ici transformé en une contrée angoissante: memento mori contemporain…
Quant à la vidéo La Balançoire de Gesualdo projetée au sol, elle reproduit un balancement qui crée le vertige et le trouble, et qui évoque la mort que, selon la légende, le célèbre compositeur napolitain Gesualdo aurait, par jalousie, infligée à sa femme adultère, et à son propre fils en faisant suspendre et balancer violemment son berceau.

Les deux projections de la dernière installation sont plus oniriques. Et consacrées aux figures féminines. Dans Chimères, des femmes nues, telles des nymphes, évoluent en mouvements et danses, désirées et inaccessibles, comme dans un rêve ou des souvenirs passés et présents. Tandis qu’à se plaire à les admirer, le visage d’Holger Trülzsch se pétrifie, médusé…
Autre figure féminine, également double, celle d’Aphrodite, à la fois plaisir de la chair et amour spirituel, pure et chaste dans sa beauté. Majestueuse, elle sort les flots en se rapprochant lentement dans un flou permanent jusqu’à venir obturer complètement l’écran — comme la métaphore d’un amour qui aveugle?

Deux peintures sur polaroïds figurent Daphné, nymphe d’une très grande beauté, qui ne veut en aucun cas se marier, et une femme sacrilège, nue crucifiée sur une croix en forme de flèche…

Légendes
Holger Trülzsch
— Holger Trülzsch, Roberts loft, SoHo NYC, 1973. Sept tirages noir-blanc, gélatino bromure d’argent. 24 x 30 cm
— Holger Trülzsch, Le Petit Tambour, 2010. Vidéo. 4’
— Holger Trülzsch, Aphrodite, 2009. Vidéo. 3’29’’
— Holger Trülzsch, Entretien dans la montagne, 2010. Vidéo. 16’50’’
— Holger Trülzsch, a s nowhere, 2000. Vidéo. 16’12’’
— Holger Trülzsch, Séparation, 2001. Vidéo. 9’3’’
— Holger Trülzsch, Chimères, 2010. 5’34’’
— Holger Trülzsch, Daphné, 1977, Paros. Peinture sur polaroïd.115 x 140 cm
— Holger Trülzsch, La Flèche, 1980-1981, Peterskirchen. Peinture sur polaroïd.115 x 140 cm