PHOTO | CRITIQUE

Le présent continue

PFrançois Salmeron
@03 Déc 2015

La boucle, le double et la répétition apparaissent comme les outils privilégiés d’Omer Fast pour interroger le statut objectif que l’on prête habituellement au récit, qu’il soit documentaire ou fictionnel, et à ses images. Il jette alors le doute sur toute tentative de reconstitution objective d’un événement ou d’une situation.

Un incipit paranoïaque et oppressant nous attend en ouverture de l’exposition d’Omer Fast. La vidéo CNN Concatenated compile en effet des images de plateau de la chaîne d’information américaine CNN, où se succèdent des dizaines de présentateurs prononçant chacun un mot mis bout à bout par l’artiste. Le flot des paroles haché, mécanique, est tout à fait effrayant et déshumanise les journalistes, comme s’il ne s’agissait que de vulgaires automates. Surtout, en montant chacun de ces mots les uns après les autres, Omer Fast souligne à la fois l’isomorphisme des images (même cadrage, même bandeau défilant en bas de l’écran, même logo), le clonage des voix journalistiques parlant toutes sur le même ton, avec les mêmes intonations, et le caractère faussement objectif des informations qu’elles nous livrent.

Car en compilant ces bribes de langage et d’info, Omer Fast met à jour les techniques de montage propres à tout récit, qu’il se veuille documentaire ou fictionnel. Le sens que l’on prête à une image est déterminé par la place qu’on lui accorde dans la trame de la narration. En manipulant les mots et en les replaçant dans un nouveau contexte, comme le fait ici Omer Fast, on leur prête alors une nouvelle signification.

Le flux d’images que nous proposent les chaînes d’informations en continu, contrairement à ce qu’elles prétendent, n’est jamais un reflet fidèle et exact des événements du monde. Il n’en est qu’une vision partielle, partiale, reconstruite. Et le langage frénétique produit par la succession des présentateurs de CNN ne fait que révéler le caractère artificiel de tout discours journalistique. La méfiance est donc de mise. Omer Fast nous invite à ne plus prendre pour argent comptant les images que l’on nous propose quotidiennement.

L’exposition du Jeu de Paume se focalise ainsi autour de deux vidéos qui tournent en boucle au rez-de-chaussée. La première, Continuity, a été enrichie de quelques scènes supplémentaires qui complexifient encore son sens, sa trame, sa progression. Car ici tout fonctionne par feed-back, flash-back, faux souvenirs, rêves et fantasmes, cauchemars, fausses espérances et jeux de double, jeux de rôle. La frontière entre réalité et fiction n’est jamais clairement établie. Ces deux régimes, censés être antagonistes et strictement séparés l’un de l’autre, se brouillent alors dans le montage réalisé par Omer Fast.

«Continuity analyse la façon dont la perte d’un enfant perturbe les relations familiales», explique l’artiste. La vidéo met effectivement en scène un couple de parents allemands qui attendent désespérément le retour de leur fils engagé en Afghanistan. Mais l’on comprend vite que celui-ci est mort au combat et que les images de retrouvailles ne sont que des projections, des fantasmes. Ou des faux-semblants, des situations artificielles construites par les parents pour tenter de surmonter le douloureux sentiment de la perte — ou de s’en détourner. Ils engagent ainsi des jeunes hommes qui se déguisent en soldat et les attendent à la gare, comme s’il s’agissait de leur fils Daniel qui revenait du front.

Des images de guerre, des traumas jaillissent et perturbent la linéarité du récit. Quelle trace mémorielle garde-t-on de ces moments choquants? Comment les images du passé se fixent, s’assemblent, s’entremêlent, se déforment? Le fils Daniel peut évoquer avec humour une anecdote où l’un de ses compères est pris sur le fait par une famille afghane en train d’uriner en pleine montagne. Mais ses rires ne semblent qu’un faible artifice pour estomper l’horreur de la guerre, et le cas de conscience, la culpabilité du jeune Daniel: le chef de famille afghan, déshonoré par le fait que sa famille ait vu le sexe d’un occidental, attaque le soldat qui urinait, et se fait descendre sous les yeux des siens par le reste du peloton allemand. Daniel tente surtout de taire ses angoisses — ou se montre plutôt incapable de les verbaliser. Celles-ci se réveillent à son insu et l’accablent dans des visions cauchemardesques ou des hallucinations (un œil flottant dans un verre de vin, une assiette grouillant d’asticots lors du repas de Noël).

De nombreuses situations stressantes s’entrechoquent, amenées par une musique qui ne fait que redoubler notre trouble, notre doute. Drogue, deal, affaires louches, vol de voiture, vol d’argent dans un portefeuille, vol d’un sac-à-dos, accident de la circulation, lynchage, tentative de meurtre, viol, inceste… Autant de scènes et d’images chocs qui se font écho les unes aux autres, se redoublent, et perturbent la linéarité habituelle d’une narration.

Le spectateur évolue apparemment dans le cadre douillet d’une maison, d’une salle-à-manger ou d’une chambre d’ado, d’une boulangerie ou d’un paisible quartier pavillonnaire. Or tous ces lieux se révèlent être des sites où se déploient d’inquiétantes perturbations («l’inquiétante étrangeté du quotidien», devrait-on dire en reprenant les mots de Freud). La scène d’un dîner sous tension se démultiplie sous différentes formes, tout comme le trajet des parents allant jusqu’à la gare en voiture pour des retrouvailles simulées avec leur pseudo fils militaire. Le deal dans la boulangerie et l’accident de circulation sont perçus et racontés suivant deux angles de vue. Le personnage de Daniel se multiplie lui-même et prend les traits de plusieurs protagonistes, sans que l’on sache réellement qui est le vrai fils ou qui est le fils fantasmé, le fils de substitution. Daniel, s’incarnant sous divers visages, semble finalement entrer en collision avec lui-même, comme si le court du récit ou de la boucle déraillait définitivement.

Le double, la boucle, la répétition apparaissent ainsi comme les outils privilégiés d’Omer Fast. Par là, l’artiste interroge le statut objectif que l’on prête habituellement au récit et à ses images. Il jette le doute sur toute tentative de reconstitution objective d’un événement ou d’une situation. Voire même sur la parole qu’emploie un individu pour relater sa propre expérience passée, vécue, intériorisée. D’ailleurs, Omer Fast s’appuie systématiquement sur des entretiens (ici avec des militaires) pour donner vie à ses fictions. «Tel un vampire, j’ai besoin d’entrer en contact avec des gens pour me nourrir, j’ai besoin d’absorber leur histoire et leur langage pour enrichir mes histoires et mon langage. Je considère mes œuvres comme des portraits résultant de ces rencontres», concède l’artiste.

Aussi, ces procédés narratifs mettent à jour l’état psychique des personnages interviewés. La boucle et la répétition ne font que révéler l’état de crise et les perturbations mentales qui les caractérisent. 5,000 Feet is the Best rapporte en ce sens le témoignage d’un pilote de drones traumatisé par ses missions. Alors que l’on aurait tendance à penser qu’un pilote de drone n’effectue pas le même métier qu’un militaire lambda, notre témoin (dont Omer Fast conserve l’anonymat) explique qu’il souffre des mêmes insomnies, troubles du sommeil, cauchemars et états de stress ou d’anxiété que l’on diagnostique chez tout soldat.

Dans cette vidéo, Omer Fast mêle la parole de notre témoin, dont l’image reste brouillée, à des séquences fictionnelles tournées dans une chambre d’hôtel de Las Vegas, où le double du témoin, qui semble pour le moins paranoïaque, est interviewé par un journaliste (que l’on pourrait d’ailleurs prendre pour un psychiatre). Les questions se répètent. Les réponses aussi. Puis elles se différencient et dérivent peu à peu vers des anecdotes qui semblent avoir peu de rapport avec la question posée initialement. Est-ce une manière pour Omer Fast de court-circuiter le témoignage qui sert de fondement à sa fiction, et de remettre en cause la crédibilité de la parole qui s’offre à lui? Non. Il s’agit plutôt de souligner, encore une fois, que tout langage audiovisuel est codifié, et même souvent dramatisé, pour mieux émouvoir et persuader le spectateur de sa véracité.