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Le Monde connu

PAurélie Romanacce
@19 Fév 2008

Mathieu K. Abonnenc, artiste d’origine guyanaise, présente à la galerie Ghislaine Hussenot une ample et rigoureuse installation où des plaques de bois noirci à la suie posées au sol côtoient des paysages de jungle dessinés au feutre noir autour d’un espace vide. Le Monde connu de l’artiste nous confronte au «mal connu» de la colonisation. 

En entrant dans le grand espace blanc de la galerie Ghislaine Hussenot, on est frappé par le contraste des plaques de bois noircies à la suie qui tapissent le sol en forme de dallage. Le noir de la suie reflète l’éclairage de la galerie et s’oppose à la blancheur des murs et des panneaux sur lesquels l’artiste a dessiné des paysages au feutre noir. On est ainsi immergé dans un espace noir et blanc, qui oscille sans cesse entre le plein et le vide. 

Sur trois grands panneaux d’aluminium, des vagues, composées de microparticules dessinées au feutre noir, font surgir un espace laissé vide symbolisant un écran de projection.
Ces trois dessins identiques se répondent sur chacun des murs et conduisent le spectateur à progresser sur les plaques de bois de l’installation pour s’en approcher. En marchant sur le dallage, qui reprend le motif de l’écran de projection, on s’aperçoit alors des traces que laisse l’empreinte de nos pas; traces qui vont nous accompagner tout au long de la visite et ainsi prolonger l’installation.

Au fur et à mesure de la visite, on vient à prendre conscience d’un bruit lancinant et entêtant qui semble provenir d’un appareil défectueux. Cette œuvre sonore, To Repel Ghost, est un magnétoscope modifié, posé sur le sol, qui diffuse le son d’un métronome en accéléré. En montrant l’origine du son, l’artiste souligne ainsi qu’une mise en scène est toujours à l’origine de nos représentations.

Ce phénomène peut ainsi faire songer à l’analyse de Leibniz sur l’infinité de perceptions qui compose le bruit de la mer. En effet, pour être vus et prendre sens, les dessins, qui sont imposants, doivent être regardés à une certaine distance car à trop s’approcher, la vague échappe au regard pour se dissoudre dans un méandre de traits.
Ainsi par sa technique, Mathieu K. Abonnenc tend justement à rendre visible l’aperception sous-jacente à toute représentation en suspendant notre vision.
En faisant alterner le noir et blanc, la scénographie de cette installation devient dès lors le moyen d’établir une nouvelle cartographie de notre propre conscience. Le Monde connu de l’artiste nous confronte au «mal connu» de la colonisation.

Originaire de Guyane, Mathieu K. Abonnenc a travaillé à partir des images de la colonisation qu’il a agrandies et décalquées afin de les remettre en scène et les ouvrir à l’interprétation.
Les dessins de la série Paysages de traite (2004-2007) sont tirés de gravures illustrant le récit d’une mission de Jules Crevaux, explorateur-colon du XIXe siècle.
Mathieu K. Abonnenc a réalisé ces paysages de jungle, troués par un espace vide, en effaçant méticuleusement la trace des personnages pour ne conserver que le décor de l’image, et rendre invisible l’horreur des événements. Faire ainsi apparaître en creux l’évidence de l’Histoire est une manière de prévenir contre l’adhésion naturelle que suscitent les images.

Une semblable technique d’effacement a été ultérieurement utilisée dans des photographies de lynchage où  Mathieu K. Abonnenc a fait disparaître le cadavre pour ne laisser que la foule des spectateurs réjouis du spectacle macabre.
Contrairement à ces clichés chocs relayés qui sidèrent le regard et bloquent toute interprétation, les dessins de Mathieu K. Abonnenc exacerbent la tension entre le visible et l’invisible.
L’œuvre Start At Dusk (Interiors View) composée de deux photographies en noir et blanc d’une ancienne salle de cinéma qui n’existe plus que par ces archives, rappelle que le sens d’une image se construit dans son rapport au temps, celui de la mémoire et de l’oubli, donc de la réappropriation. 

Mathieu K. Abonnenc
Show room :
A la recherche des restes de la mission Crevaux (prologue), 2008. Feutre sur aluminium. 295 x 196 x 2 cm
Start at dusk (interior view), 2007. Tirage lambda. 10 x 15 cm
A la recherche des restes de la mission Crevaux (les Andes), 2008. Feutre sur aluminium. 295 x 196 x 2 cm
Start at dusk (interior view), 2007. Tirage lambda. 10 x 15 cm
A la recherche des restes de la mission Crevaux (épilogue), 2008. Feutre sur aluminium.
295 x 196 x 2 cm
Un avant-poste du progrès, 2008. Contreplaqué brûlé. Dimension variable selon installation.

Mezzanine :
Start at dusk (exterior view)#2, 2008. Crayon sur papier. 105 x 75 cm
Paysage de traite, Fac-simile#1, 2008. Crayon sur papier. 105 x 75 cm
Paysage de traite Fac-simile#2, 2008. Crayon sur papier. 105 x 75 cm
Paysage de traite Fac-simile#3, 2008. Crayon sur papier. 105 x 75 cm
To repel ghosts, 2006. Magnétoscope modifie. 34 x 40 x 10 cm
Sans titre (Simbi), 1492/2008. Acier forgée

Office 1 :
Terra Nullius #1, En collaboration avec Marion Mahu, 2007. Impression sur aluminium.
83 x 50 cm
Terra Nullius #6, En collaboration avec Marion Mahu, 2007. Impression sur aluminium.
83 x 50 cm
Circa 1930. Location unkown, 2006. Tirage lambda. 150 x 100 cm

Office 2 :
Terra Nullius #5, En collaboration avec Marion Mahu, 2007. Impression sur aluminium.
83 x 50 cm
Terra Nullius #3, En collaboration avec Marion Mahu, 2007. Impression sur aluminium.
83 x 50 cm
Sans titre (Ce lieu, qui nous maintient), 2007. 15 x 150 cm