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Le Même, autrement

Pg_Vallois16JeanTinguely01bTroika
@14 Juil 2011

Dans les années 60, Charlotte Posenenske créa une œuvre à la fois minimale et conceptuelle. A partir du Bauhaus et des théories de Gropius, elle chercha à affranchir l'art de tout élitisme. Géométriquement simples, monochromes, ses objets appartiennent à chacun et sont modulables par tous. Ils se situent entre l'art et la consommation.

Des sculptures-tableaux monochromes aux murs, des assemblages métalliques au sol… La galerie Nelson-Freeman donne à voir les œuvres maîtresses de Charlotte Posenenske. Les couleurs primaires, jaune, rouge, noir, bleu et les formes géométriques épurées constituent son vocabulaire. Les matériaux bon marché, plastique, carton, aluminium, caractérisent sa vision sans concession de l’art: l’œuvre doit être accessible à tous.

Les objets muraux sont de grands pliages d’aluminium coloré qui font ressortir des volumes de la surface plane du mur. Observés de face, la matité de la matière peut tromper la vue. Les perspectives s’écrasent et ce sont alors les contrastes qui dominent. L’objet semble plat et peint de différentes nuances. En vérité, les pliures font que chaque face reçoit la lumière différemment. Une face paraîtra noire ou gris clair selon sa position par rapport à l’éclairage. D’une feuille pliée accrochée au mur émerge la grande question de l’illusion en art.

Si Charlotte Posenenske est une artiste illusionniste, son travail est bien plus complexe.
Dans Diagonale Faltung, sur la base des douze arêtes d’un cube, quatre portes en aluminium peint sont fixée sur des charnières de 360°, rendant l’œuvre modulable à l’infini. Pour cet accrochage, la galerie en a ouvert trois et positionné la dernière à l’intérieur du cube. Mais une nouvelle exposition proposera nécessairement une nouvelle configuration.
Ce qui pose la question de la finitude de l’œuvre. Quand une création est-elle terminée? La réponse ici est «jamais», car le regardeur, qu’elle appelle volontiers «consommateur», a le droit de modifier, arranger, recomposer l’œuvre selon ses désirs.
«C’est le regardeur qui fait l’œuvre», disait Marcel Duchamp, cet adage s’élargit ici en «C’est le consommateur qui fait l’objet». L’œuvre se rejoue perpétuellement car elle n’appartient ni à l’art, ni à l’artiste, mais à tout le monde.

Une autre partie de la salle est consacrée aux dessins, sept acryliques sur papier et un dessin à la craie. Ces recherches graphiques abstraites complètent l’exposition. Des bâtonnets ou autres formes rectangulaires faites au couteau ou à la spatule emplissent les compositions. Les couleurs récurrentes sont l’ocre, le bleu roi et le noir. Les traces sont éparpillées dans la feuille mais évoquent le dynamisme de corps en mouvement tels les études d’Etienne-Jules Marey, mais sans aucune référence au réel.

Enfin une feuille A4 en plastique bleu marquée de pliures obliques parallèles, est accrochée à divers endroits de la galerie. Figure emblématique, elle est parfaitement plate mais a gardé le souvenir d’un usinage: le pliage. Ce geste, habituellement rattaché au domaine de l’impression, est le geste artistique qui confère à cette simple feuille le statut d’«œuvre d’art». Feuille de plastique bleu est un objet multiple, car par la série Charlotte Posenenske voulait rendre l’art accessible à tous. En cela son travail poursuit les idéologies de Gropius.

A l’étage, l’espace entier est occupé par des tubes de climatisation bruts évoquant un paysage urbain, des maisons, des murs de tôle, des passages, des terriers, des couloirs… Deux grandes cheminées trônent en arrière plan et dégagent l’aura protecteur de totems ancestraux. L’assemblage des tubes creux carrés ou pointus crée une installation où le rythme prévaut. Parfois le métal rampe et soudain s’érige, ailleurs un amas métallique s’impose. Cette œuvre modulable, éparpillée, tient autant de l’art plastique que de l’architecture et des problématiques liées à l’espace.
Puis sur deux murs, une des œuvres du rez-de-chaussée est déclinée en noir et en bleu. Ailleurs les courbes remplacent les formes anguleuses dans des tableaux-sculptures faisant ressortir des formes douces, sortes de vagues d’aluminium bichromiques bleu/noir, rouge/bleu, noir/rouge.

Dans son Manifeste, de 1968, Charlotte Posenenske développe ses conceptions de l’art. Elle le veut ouvert à tous, réalisé en série et autant accessible financièrement qu’esthétiquement, l’altruisme primant dans sa démarche.
Ses œuvres tendent vers l’universalité à travers une abstraction radicale où la pureté et la simplicité des couleurs, des formes et des matériaux dominent. La couleur joue aussi tout naturellement avec la lumière, les angles et courbes des feuilles métalliques faisant de Charlotte Posenenske un précurseur d’artistes contemporains illusionnistes comme Felice Varini ou Vincent Mauger.

Œuvres
— Charlotte Posenenske, Feuille de plastique bleu, 1967. Feuille de plastique.
— Charlotte Posenenske, Drehflügel-Petite série E, prototype 1967/1968, 2008. Aluminium peinture gris mat à la bombe.
— Charlotte Posenenske, Diagonale Faltung, prototype 1966, 1989-2011. Plaque d’aluminium, peinture grise à la bombe.
— Charlotte Posenenske, Deux reliefs-série B et Trois reliefs-série B, prototype 1967, 2008-2011. Aluminium, peinture RAL jaune, rouge, noir, bleu mat à la bombe.
— Charlotte Posenenske, Spachtelarbeit, 1961-1963. Acrylique sur papier.
— Charlotte Posenenske, 1960. Dessin, craie sur papier.
— Charlotte Posenenske, Tubes carrés, prototype 1967, 2007-2010. Plaque de métal.