ART | CRITIQUE

Le culte de l’archipendule

PFrançois Salmeron
@15 Oct 2014

L’installation du «Culte de l’archipendule» dégage un aspect grandiose et intrigant cher aux frères Chapuisat. La structure de bois qu’ils ont édifiée découle en réalité d’un travail in situ, dont l’enjeu consiste à éprouver les limites mêmes du lieu d’exposition, et où le spectateur est invité à investir physiquement cet archipendule géant.

Le titre énigmatique du «Culte de l’archipendule» désigne un instrument de mesure du Moyen-Age, à savoir un outil triangulaire, au sommet duquel est suspendu un fil de plomb, et dont la fonction consiste à calculer l’horizontalité d’une surface. D’ailleurs, cet outil de mesure vient souligner la spécificité du travail des frères Chapuisat, qui produisent des installations monumentales pensées en relation avec l’espace dans lequel elles doivent s’inscrire. Il s’agit donc pour les frères Chapuisat de prendre la mesure d’un lieu bien particulier, en tenant compte de son architecture, des matériaux qui le composent, de son histoire, etc.

Leur nouvelle production in situ vient en effet investir l’espace biscornu de la Maréchalerie, voire plus, carrément l’obstruer, le saturer. Nous nous retrouvons face à une structure faite de poutres de chêne qui accapare littéralement toute la salle d’exposition. Nous sommes alors obligés de raser les murs ou d’enjamber les dernières poutres de la sculpture si nous voulons faire le tour de la pièce. Mais si les frères Chapuisat perturbent volontairement notre confort et le cheminement que l’on peut emprunter pour découvrir leur œuvre, ils nous invitent également à pénétrer dans l’architecture même de l’archipendule géant.

Nous avons dès lors l’impression de pénétrer dans un tipi, dans une tente indienne, dans un abri ou un cabanon d’enfants où nos rêveries pourraient prendre le pas sur la réalité extérieure. A l’ombre des poutres massives (150 kg chacune), notre imaginaire peut librement se laisser aller et partir à la dérive. Le titre de «culte de l’archipendule» pourrait effectivement nous faire croire que nous sommes membres d’une organisation clandestine vénérant une idole énigmatique, à qui l’on rendrait régulièrement hommage autour de rites et de pratiques secrètes dont nous seuls connaitrions la véritable signification.

Mais derrière l’aspect mystérieux et mystique que dégage l’installation, se trouve une réalité technique et architecturale qui n’a rien de magique. En effet, les poutres tiennent comme un château de cartes, se reposant les unes contre les autres. L’enjeu consiste donc à trouver un juste équilibre entre elles, comme si leurs forces respectives s’annulaient finalement en se faisant contrepoids. Une impression d’ordre et d’immobilité émane alors de l’œuvre, tandis que certaines œuvres récentes des Frères Chapuisat, à l’image du Buisson maudit présenté l’an dernier à l’Abbaye de Maubuisson, apparaissent bien plus dynamiques et anarchiques.

Ainsi, l’installation, quoique monumentale (7 tonnes de bois au total), demeure tout à fait «minimale» dans le sens où elle ne fait appel qu’à un seul matériau (les poutres de chêne) et à un seul principe: faire que l’alignement des poutres assure une stabilité inaltérable à l’édifice. Toutefois, si l’équilibre de la structure est garanti par l’ingénierie des frères Chapuisat, La Maréchalerie a préféré assurer la sécurité du lieu d’exposition et de ses spectateurs en reliant les poutres à leur sommet par un câble, qui rappelle d’ailleurs en cela le fil de plomb original de l’archipendule médiéval.

Œuvres
Les Frères Chapuisat, «Le Culte de l’archipendule», 2014. Vue de l’exposition à La Maréchalerie, centre d’art contemporain, Versailles.