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Le ciel gris s’élevant (paraissait plus grand)

Les images photographiques intimistes et nues d’Anne-Lise Broyer s’accordent au texte poétique du philosophe Jean-Luc Nancy.

Information

Présentation
Anne-Lise Broyer, Jean-Luc Nancy
Le ciel gris s’élevant (paraissait plus grand)

Le travail photographique d’Anne-Lise Broyer se nourrit directement d’univers littéraires et cinématographiques. L’artiste semble vouloir préserver, maintenir un certain mystère, un secret et seulement la révélation de son existence comme pour imposer le silence, les demi mots… le trouble. Ses photographies — rares, à peine dix pellicules par an — sont celles d’une lectrice avant tout. Si elles portent une charge intime, une part biographique enfouie, elles ont surtout une charge littéraire en toile de fonds.

«C’est une lecture silencieuse du monde qui déclenche l’acte photographique, dit-elle, il s’agit pour moi de partir du livre (littérature), d’aller au monde et de revenir au livre». Anne-Lise Broyer n’en n’est pas moins une passante attachée aux lieux, au réel, — d’où l’importance des légendes indiquant toujours le lieu de la prise de vue. Essentiellement noir et blanc et de petites dimensions, ses images campent un lieu, un décor invitant le spectateur à venir y enfouir sa rêverie.

Extrait du texte de Jean-Luc Nancy

«Que sont les lieux ? Comment sont-ils des lieux ? Ont-ils un génie propre, comme on le dit parfois ? ou bien ne font-ils qu’emprunter le génie de qui les visite, de qui les habite, de qui les abandonne ? Sont-ils hantés ou bien nous hantent-ils de leurs âmes en peine, ces lieux d’antan, ces maisons, ces jardins, ces coins de rues ou ces fourrés qui s’ouvrent à tous les détours de la mémoire ?

Mais c’est à nous plutôt qu’il revient de les hanter. Le criminel, dit-on, hante les lieux de son crime, l’homme mûr ceux de son enfance, chacun les scènes, les décors, les maîtres de tel épisode d’amour, de haine, d’abandon ou de ferveur. Un banc sur le quai d’un canal, un parterre de légumes, une chambre d’hôtel, l’habitacle d’une automobile.

Rien ne hante plus les lieux que la photographie. Elle passe un doigt de lumière pâle sur la poussière, à moins que ce ne soit l’inverse: un doigt, un regard poussiéreux sur la lumière du passé.

La photo d’une maison vide capte enfin seul et comme en idée pure et en essence ce lieu qui ne fut tel que pour autant qu’on y vivait, mourait, mangeait et dormait. Elle capte la hantise de ces espaces qui ne s’espacent plus pour rien d’autre que leur disposition vacante et qui se replie, qui se rétracte de manière sensible à l’approche de la prise de vue.

Les murs, les portes, les angles des couloirs, les marches, les carrelages et les papiers peints, livrés à eux-mêmes, rendus à une présence qui jamais ne leur fut donnée — pris qu’ils étaient toujours dans d’autres regards, d’autres haleines, paroles et bruits — tous se retirent vers euxmêmes comme des plantes mimétiques sous un attouchement. La photo enregistre leur retrait. Avec ce retrait, elle enregistre l’évanouissement en eux de toutes les formes vivantes et de toutes les hantises, des spectres ci des esprits, des revenants et des farfadets. On ne revient plus ici et la photographe qui passe ne revient pas, même si elle croit le faire.

On ne revient jamais aux lieux, car ils n’ont plus lieu d’y être -là où nous croyons savoir qu’ils fureur.

Ils n’y sont plus, ils ne sont plus là où ils sont disposés. Ils sont déconstruits à même leur construction. Ils n’ont plus lieu, rien n’a plus lieu ici. Ici, en vérité, devient un mot fuyant, incertain, improbable même. Ici a disparu d’ici, tout comme chez ou bien comme à demeure ou domicilié, logé, créché, niché…

Comme placé, même, ou comme situé, comme localisé… comme absolument la qualité du lieu, de l’être-en-un-lieu et donc aussi de l’avoir-lieu. Rien n’a plus lieu en ce lieu, rien n’a plus lieu ni même seulement le lieu.»

Anne-Lise Broyer est née en 1973. Elle vit et travaille à Paris.

Jean-Luc Nancy, né en 1940 à Bordeaux, est professeur de philosophie à l’université de Strasbourg de 1968 à 2004. Proche de Jacques Derrida, il développe une pensée postmoderniste dans plusieurs ouvrages analysant les enjeux liés au structuralisme, et s’intéresse à l’impact des images sur notre société.