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Le Barrage

POrnella Lamberti
@03 Jan 2011

«Bloquer les rivières», tel est le mot d’ordre de Fabien Giraud et de Raphaël Siboni. Autrement dit, faire barrage aux flux et ainsi, créer l’événement. Le barrage, force répressive mais créatrice, a permis d’extraire du flux des objets et de leur conférer une portée presque métaphysique.

A l’entrée de la galerie, mastodontes irréfutables, deux carcasses de voiture compressées puis décompressées — que n’aurait pas révoqué César — accueillent le visiteur. L’une, en caryatide, verticale, traverse l’espace du sol au plafond. L’autre, déchue, gît sur le sol. Extraites du circuit industriel à un moment t, elles sont comme figées en une stase temporelle. Elles surgissent, par la main de l’artiste qui a fait barrage dans le flux de leur industrialisation. Le barrage est la rupture nécessaire à la création. La condition même de la création.

Autre gisant de métal, un ordinateur est posé sur le sol dans son plus simple «appareil», câbles à l’air et carapace mécanique sans fioritures, et calcule sans fin une équation d’une complexité insensée. Contraindre la machine est acte de création; création d’une résolution folle… qui aura lieu dans 400 millions de milliards d’années.

Une vidéo, fatalement floue, présente le long calvaire de l’objectif d’une caméra qui n’en finit pas de faire la mise au point sur un miroir. N’y parvenant jamais, la machine s’échine tout de même à tenter de voir. Le miroir est cet obstacle qui force la machine à regarder…

Aux côtés de la caméra à la vision brouillée, le mur blanc de la galerie s’est avancé. Dédoublé, un pan blanc en avant, il avance insidieusement. Sur ses flancs, des enceintes diffusent une voix chuchotée. Le mur tente de résister à sa condition de géant inamovible. Il se meut. Il change d’état. Il fait barrage.

Car le barrage crée un changement d’état, comme l’écrivent les deux artistes français : «Au plus simple, l’expression est la manifestation d’un changement d’état dans l’événement d’une rencontre. C’est l’émergence d’une saillance dans le passage entre deux états stables de la matière affectée par un élément extérieur. Le barrage est ce par quoi la rivière parvient à s’exprimer. Il coupe son flux et altère la régularité de son écoulement. Il en accumule la puissance».

Le flux comme évidence, consensualité, degré zéro de littéralité, est mis à mal par l’intervention des deux artistes qui l’interrompent et qui, par ce geste, créent un événement : la possibilité d’un autre monde. La pression, la contrainte, le détournement est ce geste primordial de l’homme qui réinvente son univers. Qui inhibe le flux du temps et des choses. Qui transforme la condition des choses (et la sienne, par ce même mouvement).

L’art des deux artistes est profondément duchampien, extrayant les choses de leur condition et changeant leur état. Mais, ce faisant, Fabien Giraud et Raphaël Siboni les dotent d’un semblant d’âme (à dessein ?) Car comment ne pas succomber à l’anthropomorphisme devant ces charniers désolés que sont les cadavres de ces voitures, peaux métalliques décharnées, calcinées, sur le sol gris clinique, mortuaire, de la galerie ? Ou devant cet ordinateur, réfléchissant sans trêve à un calcul infini ? Ou devant ce mur qui chuchote et s’avance? Ou, enfin, devant cette caméra myope qui tente, toujours, de voir, comme un œil humain qui n’a de cesse d’appréhender son environnement ?

Le barrage, force répressive mais créatrice, a permis à Fabien Giraud et Raphaël Siboni d’extraire du flux des objets et de leur conférer une portée presque métaphysique.

— Fabien Giraud et Raphaël Siboni, Le Barrage, 2010. Deux châssis de voiture décompressés, 300x170x120 et 130x340x170 cm
— Fabien Giraud et Raphaël Siboni, La Condition, 2009. Châssis de voiture décompressé, 300x170x120 cm
— Fabien Giraud et Raphaël Siboni, La Condition, 2010. Châssis de voiture décompressé, 130x340x170 cm
— Fabien Giraud et Raphaël Siboni, Sans titre, 2010. Trois ordinateurs bi-processeur Xeon ; 3,06 Ghz chaque
— Fabien Giraud et Raphaël Siboni, L’Obstacle (Sony DSR-11), 2010. Vidéo HDV, couleur, 30 min
— Fabien Giraud et Raphaël Siboni, L’Expression, 2010. Médium, système de diffusion sonore, dimensions et puissances variables, 30 x366 cm ; 2×150 W