ART | CRITIQUE

Layers

PIris Van Dongen
@20 Juil 2013

L’exposition collective «Layers», conçue par Lucie Le Bouder, présente les œuvres de six artistes qui cherchent à se reconnecter au registre pré-langagier de la matière donnée à voir en acte, à travers ses flux et reflux. Ces œuvres non-illustratives se pensent en se faisant, et engagent une réflexion sur les formes au moyen de vocables tels que l'outil, le bâti ou la cartographie.

Parfois, certaines formules qui se sont émoussées au fil d’usages trop fréquents ou hors contexte retrouvent leur pleine force de frappe en présence d’objets qu’elles qualifient au mieux. Maxime élimée s’il en est, le «rien ne se perd, rien ne se créée, tout se transforme» généralement attribué à Lavoisier, père de la chimie moderne, mais que l’on pourrait tout aussi bien faire remonter à Anaxagore en particulier et aux présocratiques en général, semble parfaitement à propos au regard de la thématique filée par les œuvres de «Layers».

La référence est d’ailleurs explicitement contenue dans le titre de l’une des neuf œuvres de l’exposition, à savoir les agglomérats en cristal polychrome qu’ Olivier Sévère a réalisés au sein des Cristalleries Saint-Louis (dans le cadre du programme de résidences de la Fondation d’entreprise Hermès), et qui composent ensemble l’œuvre De rien ne se crée rien. Radicalisant la tautologie, ses concrétions géologiques sont à l’image du parti-pris de ne présenter que des œuvres non illustratives; des œuvres qui ne causent pas, qui ne renvoient à rien qui ne soit situé hors d’elles; des œuvres, enfin, qui se pensent en se faisant.

Montrer la matière en acte, ses croissances, décroissances, inflexions et zones de turbulences: formellement, l’impératif d’une reconnexion à la germination des choses se traduit par un vocabulaire souvent proche de la géologie: strates, courbes de niveau et empreintes sont légion.
Lucie Le Bouder, également commissaire de l’exposition, présente un dessin au cutter sur papier couché sur chrome, des trames rectilignes auxquelles font pendant les dénivelés courbes sculptés dans le cube en contreplaqué noir d’Andreas Nicolas Fischer.
Celui-ci présente également l’hypnotique vidéo Rauschen, où le jeu de génération et corruption créé par algorithmes captive le spectateur par son flux quasi-narratif, bien qu’absolument autoréférentiel. Se met en place un subtil jeu entre présence et absence qui fait intervenir, à titre d’entre-deux, l’empreinte (les deux encres sur béton de Cécile Beau, d’une spectralité lunaire) et la superposition (les collages d’Alexandra Sà, où la saisie du réel, rhizomatique, est pluralisée en fragments photographiques, graphiques ou cartographiques).

La densité de ces œuvres, qui ne reposent qu’en elles-mêmes, se donnant comme monde à part entière, apparaît proche du rapport d’interdépendance qu’Heidegger développe entre l’œuvre, le produit et la chose (dans l’essai L’Origine de l’œuvre d’art): pour comprendre ce qu’est l’œuvre, il faut d’abord tenter de «considérer le côté chose de l’œuvre». Par là se fait jour la présence immédiate de la chose, transférable en droit — mais c’est loin d’être une évidence — à l’œuvre d’art, nous rappelant que nous ne percevons pas les qualités sensibles en elles-mêmes, mais toujours au travers de la matière informée.
Le problème, alors, est que le couple matière-forme sert à penser à la fois les choses naturelles, les produits techniques et les œuvres d’art: cette dernière, fabriquée de main d’homme comme le produit, se donne pourtant sur le mode auto-suffisant et gratuit du jaillissement naturel de la chose. A travers les pièces présentées dans l’exposition, se met en place un discours d’ensemble cohérent et bien articulé allant dans le sens d’une ontologie du bâti et de l’outil, c’est-à-dire des formes d’être-au-monde premières de l’homme: les couches dont il est question dans le titre sont celles par lesquelles s’effectue la médiation vers quelque chose comme une origine.

Oeuvres:
— Cécile Beau, Empreinte #1 et Empreinte #2, 2013. Encre, béton. 50 x 38 cm chacune
— Andreas Nicolas Fischer, Rauschen, 2011. Vidéo, 1080p, 8 min 22 sec
— Andreas Nicolas Fischer, Black Box, 2013. Contreplaqué, teinture. 28 x 28 x 3 cm
— Marie Jeanne Hoffner, Espacés, 2003. Série de 4 dessins sur papiers millimétrés découpés et superposés; encadrement/boîte acrylique. 22x30x5cm
— Marie Jeanne Hoffner, Inventaire, depuis 2003. Série de maquettes en bois balsa, marqueteries. 30 x 42 x 5 cm
— Lucie Le Bouder, Gray cutting #2, 2013. Dessin au cutter sur papier couché sur chrome. 48 x 70 cm
— Alexandra Sà, Les Outils du géologue, 2012. Bois différentes essences, acier. 1,60 x 30 x 50 cm
— Alexandra Sà, Collages 1=4 série, 2012. Papiers découpés. 36x102cm
— Olivier Sévère, De rien ne se crée rien, 2011. Cristal. Dimensions variables

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