ART | CRITIQUE

Laurent Montaron

PElisa Fedeli
@07 Mai 2011

Laurent Montaron s'interroge sur la manière dont les médias façonnent nos représentations et continuent d'alimenter certaines de nos croyances les plus enfouies. Trois pièces récentes, exposées à la galerie Schleicher et Lange, donnent à penser le langage artistique à l'ère contemporaine éprise de médias. Revendiquant une part de mystère et de sacré, les œuvres de l'artiste touchent le spectateur autant qu'elles l'envoûtent.

Depuis que l’avènement de la technologie au début du XXe siècle a mis à mal les représentations archaïques du monde, les artistes n’ont cessé d’interroger les tensions entre modernité et sacré. Laurent Montaron revisite cette problématique dans un langage artistique singulier.

Les trois pièces qu’il expose actuellement à la galerie Schleicher et Lange donnent à penser le fonctionnement des médias et leur relation aux croyances. Le spectateur est partie prenante de situations artistiques inédites, qui se jouent des rouages de la communication. Par exemple, la photographie Minolta Planetarium MS-15 est constituée du mélange de deux images: une vue du ciel étoilé et l‘image de la machine ayant servi à projeter cette vue. Elle opère en quelque sorte la rencontre du contenu et de son contenant. Ainsi la distinction entre l’enregistrement, le traitement et la diffusion des contenus est-elle brouillée.
Le film intitulé Lent portrait de Sainte Bernadette représente une scène muette et fixe, ce qui lui confère a priori l’aspect d’une photographie. Au lieu de se dérouler dans le temps, le film propose un arrêt sur image. Lu sous l’angle critique de notre époque hyper-médiatique, l’œuvre oppose une résistance à la boulimie impatiente du spectateur d’aujourd’hui.
Enfin, l’installation Phoenix est composée d’un plateau de bois surélevé, qui oblige le spectateur à se tenir à distance et qui matérialise un espace scénique. Un phonographe diffuse par intermittence une séquence de sons, jouant le rôle du souffleur. L’installation emprunte donc ses codes à celui du théâtre. Les sons sont des extraits de discours glossolaliques, enregistrés par l’artiste sur internet. Parce qu’il lui est impossible de comprendre cette langue imaginaire, le spectateur expérimente l’échec-même de la communication.

Chacune des œuvres de Laurent Montaron opère la confrontation réussie de différents temps. D’un côté, le matériel utilisé — le phonographe de Thomas Edison, le film 16 mm — renvoie à un temps ponctuel et accéléré, celui des inventions techniques. De l’autre, les sujets sacrés — la canonisation de Sainte Bernadette, la création de l’univers, la glossolalie — renvoient au temps immuable de la mémoire.
A cela s’ajoute le temps de l’exposition, chaque œuvre portant en elle sa propre disparition. En effet, à mesure que l’on écoute Phoenix, le cylindre de cire du phonographe s’use, transformant la voix en un brouhaha de plus en plus lointain et étrange. De même, à mesure que l’on regarde le Lent portrait de Sainte Bernadette, la pellicule 16 mm se raye et se décolore, altérant l’image de manière irréversible. Le temps de l’exposition participe ainsi de la perte de l’œuvre, mettant le spectateur face à une responsabilité tout aussi inédite qu’inconfortable: celle d’être le seul dépositaire de la mémoire de l’œuvre.

On peut enfin déceler dans ces trois œuvres une réflexion sur la mort, l’art de Laurent Montaron semblant une tentative de lutter contre la fuite du temps. Avec Phoenix, le phonographe qui a été abandonné sur le marché depuis les années 1930 renaît de ses cendres. Avec le Lent portrait de Sainte Bernadette, Laurent Montaron retourne aux sources du portrait, dont la fonction originelle était de fixer l’image des défunts, et renouvelle ce genre millénaire au moyen de la vidéo. La dépouille de Sainte Bernadette — exposée de nos jours dans une chapelle qui porte son nom à Nevers — est rendue vivante, comme ressuscitée, par une progressive mise au point de la bouche vers les yeux. La technique de la vidéo permet ainsi de créer une illusion des plus étranges et se fait le véhicule d’une sorte de transcendance.

Dans cette exposition, Laurent Montaron concilie avec bonheur une réflexion conceptuelle sur le langage de l’art à l’ère contemporaine des médias et une approche sensible épris d’un certain mysticisme. Le spectateur en sort touché, quasi-envoûté.

— Laurent Montaron, Phoenix, 2010. Phonographe Phénix, bois, cylindre de cire, enregistrement, 514 x 300 x 50 cm.
— Laurent Montaron, Lent portrait de Sainte Bernadette, 2011. Projection 16mm, film, 1’55″ en boucle.
— Laurent Montaron, Minolta Planetarium MS-15, Menphis, 2011. Photographie couleur, 109 x 159 cm.