DANSE | CRITIQUE

Last Meadow

PCéline Piettre
@30 Nov 2010

Sur une scène aux allures de plateau de cinéma, un trio «queer» incarne le mythe de James Dean et le déclin du rêve américain. Survoltée mais subtilement interprétée, la pièce nous réconcilie avec le chorégraphe new-yorkais ― peu convaincant dans son solo présenté l'année dernière à Paris, Retrospective Exhibitionist.

Last Meadow, ou la Dernière Prairie en français, qui vient d’être récompensée par un Bessy Award, n’a rien d’une vaste étendue paisible. Sa verdeur à l’amertume des jeunes pousses. Acide, astringente, la pièce agresse le palais de ceux qui y goûtent, au risque de créer une véritable répulsion. Et c’est ce qu’on aime justement chez Miguel Guttierez, cette crudité (pour ne pas dire vulgarité mais c’est tout comme!), cette grammaire kitsch, brutale, qui bouscule les codes esthétiques et notre amour du beau mouvement. Ici, comme ailleurs dans le travail du chorégraphe, performeur et chanteur new-yorkais, la forme, à tendance hystérique, est l’expression d’un engagement, d’une résistance. Elle est politique.

La fascination de Miguel Guttierez pour «l’impact performatif» de James Dean, à l’origine de la création de Last Meadow, ne serait alors qu’un prétexte. Ou mieux, la figure de l’acteur fonctionnerait comme une allégorie de l’Amérique et de son déclin. De l’Amérique comme désir de puissance, comme idéal occidental de développement. Déjà, en 1955 et 1956, les trois derniers films de ce héros d’un jour ― A l’est d’Eden, La Fureur de vivre et Géant ― anticipaient la mort du rêve américain et de ses corollaires: famille, modèle patriarcal, ascension sociale et économique, capitalisme. En les transposant sur scène, le chorégraphe vient donner l’estocade.

Le trio formé par Michèle Boulé (James Dean), Tarek Halaby (tour à tour Julie Harris, Nathalie Wood ou Elisabeth Taylor) et Miguel Guttierez (l’autre homme, le rival) joue et rejoue continuellement le même constat: «L’Amérique est un désastre». Les dialogues, parasités entre eux, parfois inaudibles à force de vociférations, annulent toute tentative de discours univoque et dominant. Le mélange des genres brouille les identités sexuelles et sociales. Progressivement, la charmante petite troupe disjoncte ― comme autant de rouages d’une machine qui s’enraye ― , s’enfonce dans une anarchie irréversible. On assiste à l’euphorie et à l’hystérie ― au spectaculaire ―  d’une Amérique obsédée par la conquête de territoires et de pouvoir. A la chute d’un idéal. A un écroulement vécu à même les corps, dans ces mouvements désordonnés, exécutés à la va-vite, mélange de comédie musicale (dont New-York est la patrie!) et de cours de remise en forme.

La folie furieuse qui s’empare des trois interprètes emprunte beaucoup à la Deep Aerobics, sorte de danse-défouloir créée par Miguel Guttierez dans le but d’abolir la technique, de cultiver la «joie de vivre» et de lutter en l’expérimentant contre «l’absurdité d’une existence régie par l’économie et l’injustice». Une bad dance, équivalent de la bad painting pour les arts plastiques.

Très proche d’une pratique amateur et festive, la forme prise finalement par Last Meadow, presque psychédélique, s’apparente à une certaine contre-culture. L’outrance y est l’expression d’une révolte; la frénésie, le symptôme d’une pulsion libertaire et désenchantée. On en revient à James Dean. La boucle est bouclée.

— Conception: Miguel Gutierrez
— Avec: Michelle Boulé, Tarek Halaby (assistés de Neal Medlyn, Alex Anfanger)
— Son: Neal Medlyn
— Lumière: Lenore Doxsee
— Costumes: David Tabbert
— Directeur technique: Mike Inwood
— Musiques: Lucas Reginald Grant Physical Attraction ; Madonna, Joe Henry and Stuart Price Jump (Jacques Le Cont Edit) ; Wolfgang Amadeus Mozart Requiem (direction Leonard Bernstein) ; Leonard Rosenman, musique de East of Eden et Rebel Without a Cause ; Dimitri Tiomkin, musique de Giant
— Textes: Miguel Gutierrez and East of Eden: Paul Osborn (scénario) d’après John Steinbeck; Rebel Without a Cause: Stewart Stern (scénario), Irving Shulman (adaptation) d’après une histoire de Nicholas Ray; Giant: Ivan Moffett (scénario) d’après Edna Ferber