ÉDITOS

L’art n’est politique qu’esthétiquement

PAndré Rouillé
@12 Jan 2008

Que la question des rapports entre l’art et la politique connaisse une actualité croissante, cela est assez révélateur des bouleversements qui agitent aujourd’hui le monde. Les chercheurs du Cerap (université Paris-1) ont débattu de cette question avec les artistes durant toute la semaine dans des «disloques» qui culmineront ce dimanche en une journée de «colloque» à la Sorbonne.

Cette initiative intervient dans un contexte de confrontations continues entre l’art et la politique, avec le combat des intermittents, avec les expulsions de squats d’artistes, avec les critiques émises au sein même de la majorité présidentielle à l’encontre du triste sort réservé à l’art contemporain dans le budget de la Culture, avec l’alerte lancée par la Fraap (Fédération des réseaux et associations d’artistes plasticiens) à propos de la dégradation des conditions économiques et sociales d’exercice de l’art.
Dans toutes ces initiatives, comme dans de nombreuses autres semblables, l’art interfère avec la politique, mais de façon extrinsèque, en tant qu’objet d’étude, pratique professionnelle, discipline, ou secteur d’activité. Même si ces aspects résonnent inévitablement dans les œuvres, ils restent à la périphérie de l’art, hors de sa dimension esthétique.

Sur la question délicate des rapports entre l’art et la politique, l’éditorial du numéro de décembre d’Art press adopte (encore) une posture pour le moins confusionniste et démagogique en opposant «les artistes qui faisaient de l’art critique» (comme Thomas Hirschhorn ou Claude Closky dont il est syntaxiquement suggéré qu’ils sont d’un autre temps), aux militants de Stopub qui ont récemment investi le métro, armés de pinceaux et de bombes de peinture, pour intervenir sur les panneaux publicitaires afin d’en inverser le sens, de créer la surprise, et surtout de dénoncer la marchandisation du monde.
Sur le plan de la critique de la mondialisation, du capitalisme et de la publicité, Art press loue, sans crainte du populisme, l’efficacité et la cohérence des militants de Stopub, qu’il oppose à l’impuissance et aux contradictions des artistes. Et cela à partir d’une fausse contradiction assise sur un postulat erroné. Le postulat: les œuvres exposées dans des galeries d’art contemporain sont «censées ouvrir les yeux du peuple sur la manière dont le grand capital le manipule» ; la contradiction mal fondée : «Le petit peuple, en tout cas, ne les voient pas [les œuvres] car, pour diverses raisons, il ne met jamais les pieds dans des galeries d’art. Ces œuvres sont achetées par des gens qui en ont les moyens», etc.
Comme si cela ne suffisait pas, l’éditorialiste (Richard Leydier) confie à propos des affiches maculées du métro que «certaines sont d’une époustouflante beauté, d’une grande violence et d’une redoutable efficacité formelle», avant de tenter des correspondances formelles avec les œuvres de Malcolm Morley ou Basquiat.

Mais il n’y a nulle pertinence à opposer des artistes, qui opèrent dans le champ de l’art, à des militants, qui opèrent dans le champ social et politique. Sans parler de cette curieuse tentative d’apprécier des productions militantes en référence à des œuvres d’artistes. S’il est vrai que «le petit peuple» ( !) ne voit pas les expositions d’art contemporain dans les galeries, il n’est pas moins vrai que les taggeurs du métro ne connaissent certainement pas les références artistiques qui sont arbitrairement associées à leurs productions.

Cette confusion des champs, des pratiques et des postures culmine dans ce reproche adressé aux artistes critiques et à leurs œuvres : «Personne ne se posait la question de leur réel impact sur l’opinion publique».
Évidemment, car la question de l’«efficacité» et de l’«impact» politiques et sociaux des œuvres critiques repose sur un malentendu total. Il n’est pas plus légitime de considérer une production artistique du point de vue de sa rentabilité politique immédiate, qu’il le serait d’apprécier des actions politiques et sociales selon leurs effets artistiques.
Une semblable confusion jalonne et obère déjà tout l’ouvrage de Paul Ardenne, L’Art dans son moment politique. Écrits de circonstance, dans lequel un supposé «art politique» est sans cesse confondu avec l’«art à contenu politique».

Pourtant, une œuvre (et non un art en général) n’est pas politique par son contenu explicite, comme le croyaient les adeptes des différents réalismes, socialistes et autres. Les effets politiques des œuvres (et non pas leur «efficacité» ou leur «impact») ne sont jamais directs ni immédiatement mesurables, comme le croient peut-être encore les adeptes de la communication. Les œuvres d’art n’obéissent ni aux lois de la communication, ni à celles de l’action militante ; elles s’inscrivent d’abord dans un champ artistique, avec ses lois, son histoire, son économie, ses procédures et ses critères — qu’elles respectent ou qu’elles cherchent à bousculer.

En d’autres termes, une œuvre politique n’est pas une œuvre qui véhicule un supposé contenu politique (le croire reviendrait à instrumentaliser les œuvres à des fins extérieures au champ de l’art), c’est une œuvre qui, par son fonctionnement esthétique, redéfinit les procédures, les valeurs et les critères en vigueur dans le champ de l’art à un moment donné. A cet égard, les Demoiselles d’Avignon, qui déconstruit une articulation séculaire entre des régimes de visibilité et de pouvoir, n’est pas moins politique que Guernica dont la force est sans doute plus esthétique que politique.
L’œuvre est politique par sa capacité à remettre en cause son régime d’œuvre, autant sur le plan esthétique que sur les autres plans : son économie, sa matérialité, sa vitesse de circulation, son mode de monstration, ses rapports au spectateur et au monde, etc.
Autant d’éléments qui se situent à la conjonction des forces autonomes de l’art et des forces extra-esthétiques de la société.

Contrairement aux militants qui pensent politiquement, les artistes pensent esthétiquement. Ce n’est qu’esthétiquement que leurs œuvres peuvent être politiques.

André Rouillé.

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Vue de l’exposition, «Un cabinet de dessins et d’œuvres sur papier» à la galerie Jean Brolly, du 8 nov. au 31 déc. 2003, à Paris. Courtesy galerie Jean Brolly, Paris.

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