ÉDITOS

L’art, le mur, l’amour

PAndré Rouillé

Vous ne le savez sans doute pas, mais c’est aujourd’hui l’anniversaire de Mathias. Il a dix-huit ans. C’est sa petite amie Stéphanie qui nous l’a appris par email.
Elle nous a écrit parce qu’elle nourrit le rêve fou d’offrir à Mathias un cadeau d’anniversaire pour le moins original : un mur dans le quartier de Belleville pour lui permettre de peindre une fresque.
Non pas le mur lui-même, mais l’autorisation de le recouvrir partiellement et temporairement.
Comme on pouvait s’y attendre, ce beau mur rêvé par Stéphanie s’est heurté au… mur du refus de la Mairie. Sa belle déraison contre la froide raison administrative.

D’où sa profonde déception qui n’a, heureusement, pas entamé sa détermination.

Voici mot pour mot le message de Stéphanie :
«J’ai un tout petit problème qui s’avère être un gros problème en fait…
Dans une semaine (le 6 mai) c’est l’anniversaire de Mathias, mon petit ami, et pour ses dix-huit ans je voulais lui offrir un mur sur lequel il ferait un trompe-l’œil ou une installation temporaire. Je sais, je sais, c’est un peu fou comme cadeau, mais ça correspond bien à ma personnalité !
J’ai écrit au Maire de Paris pour savoir si ce serait possible de le faire dans la légalité, et la direction des Affaires culturelles a « refusé ma proposition ». Ils me disent de m’adresser à ma mairie d’arrondissement, mais Mathias habite à Belleville et j’aimerais lui trouver un mur là-bas. Mais si le Maire de Paris refuse ma proposition, je ne pense pas que la mairie du XXe l’acceptera comme par miracle !…»

On dira à juste titre qu’il n’est ni possible ni souhaitable de répondre aux lubies et folies des habitants d’une ville, même petite. Que gouverner ou gérer ne consiste pas à satisfaire la somme des intérêts particuliers. C’est vrai.
Pourtant, il est difficile de ne pas voir dans l’histoire de Stéphanie et de Mathias une sorte d’allégorie de la situation des artistes dont les passions, les rêves et les désirs, ou tout simplement le besoin de travailler, viennent s’échouer contre les pesanteurs et l’autisme des machines administratives et gestionnaires qui exercent une action normalisatrice visant à circonscrire les différences, à contrôler les dérives, à préserver le statu quo, en l’occurrence l’espace public de la ville.

A Paris, sans doute plus que dans beaucoup d’autres grandes villes du monde, il est difficile de trouver où s’exprimer à cause d’une énorme pénurie de cimaises, de publications, d’ateliers, et… de murs.
Les surfaces d’inscription de l’art sont excessivement restreintes. Qu’elles soient privées, comme les cimaises (intérieures) des galeries ; publiques, comme celles des murs (extérieurs) de la ville ; cathodiques, comme celles des écrans de télévision ; ou éditoriales, comme les pages des journaux, des magazines ou d’internet.

Avec Stéphanie et Mathias, c’est à la fois l’amour et l’art qui sont interdits d’expression publique, car tel est bien le désir de Stéphanie : convertir son amour privé en œuvre d’art publique, mettre son amour au service de la passion artistique de Mathias, afficher aux yeux de tous, même de façon éphémère, quelque chose qui soit à la conjonction de l’amour et de l’art. En un mot, croiser spectaculairement, et en forme de défi, l’art et la vie.

Et cela, Stéphanie veut le faire dans la «légalité», avec l’accord (sinon la bénédiction) des autorités municipales les plus élevées, qui «refusent sa proposition» en déléguant à l’échelon inférieur (la mairie d’arrondissement) le soin de la refuser définitivement.
Sa suspicion ne conduit toutefois pas Stéphanie sur la voie de l’illégalité, de la transgression de l’ordre établi, comme le font les artistes-squatteurs qui occupent illégalement des lieux vides de Paris pour en faire leurs ateliers, ou les artistes-tagueurs qui s’emparent de la rue et des murs de la ville.

Chez les uns et les autres, l’exercice de l’art passe par une transgression consciente et assumée de la propriété, et par un affrontement avec les autorités chargées de la défendre. L’art est pour eux inséparable d’un combat politique extra-artistique, il s’accomplit dans une confrontation-provocation permanente avec les forces de l’ordre: policiers, huissiers, juges. Là, le pouvoir ne s’embarrasse pas des procédures discrètes et sourdes du contrôle : il censure, il saisit, il expulse, il condamne.
Mais d’un point de vue strictement esthétique (à supposer que cela soit pertinent !), il apparaît que l’énergie, y compris l’énergie physique, consacrée à défier le pouvoir est celle qui manque aux productions pour être esthétiquement novatrices, donc politiquement prospectives.

C’est cela sans doute qui distingue les artistes squatteurs et tagueurs des artistes qui travaillent dans l’art contemporain. Les premiers sont politiques dans leur lutte permanente pour conquérir et défendre la continuité de leur travail dans les conditions hostiles de l’illégalité (les squats, les murs dans la ville, etc.). L’action politique est la condition extra esthétique d’existence de leurs œuvres.

Les artistes qui travaillent dans les territoires relativement apaisés et balisés de l’art contemporain ne sont, eux, politiques qu’esthétiquement. Quand leurs œuvres résonnent aux mouvements du monde, c’est en inventant des pratiques, des formes, des matériaux, des modes de circulation et de réception susceptibles d’ouvrir les choses à de nouveaux regards, à de nouvelles visibilités, à de nouvelles compréhensions.

André Rouillé.

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Miquel Mont, Sans titre, 2004. Structure métallique, peinture acrylique et métacrylate. 200 x 190 x 40 cm. Courtesy galerie Aline Vidal.