ÉDITOS

L’art contemporain de Georges Perec

PAndré Rouillé

Les liens entre la littérature et les arts plastiques sont trop indirects et souterrains pour se livrer d’emblée, sans une attention informée. Les grands phénomènes esthétiques qui ont bouleversé les arts plastiques au cours du XXe siècle ont-ils touché de façon similaire la littérature? Sous quelles formes? Avec quelles singularités, quels écarts et quels délais?
Ce sont quelques unes de ces questions apparemment simples, aussi théoriques que passionnantes, qui sous-tendent l’exposition «Regarde de tous tes yeux, regarde» que Jean-Pierre Salgas a conçue et réalisée au Musée des beaux-arts de Nantes (à partir du 26 juin 2008)

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Le titre de l’exposition, qui sonne comme une formidable invitation à intensifier le regard, reprend l’exergue que Georges Perec a choisie pour La Vie mode d’emploi. Car c’est à partir de l’œuvre entier de Georges Perec que sont examinées quelques unes des grandes convergences esthétiques entre l’art et la littérature à l’époque moderne et surtout contemporaine.

Au moment où les plus grands établissements culturels nationaux peinent à proposer des problématiques claires et pertinentes — on songe à la très confuse exposition «Les traces du sacré» au Centre Pompidou —, l’exposition du Musée des beaux-arts de Nantes fait au contraire preuve d’une grande rigueur.
Elle ne présente heureusement aucune image ou photographie de Perec, mais un ensemble problématisé d’œuvres d’artistes contemporains traversées par quelques unes des grandes problématiques de la production littéraire de Georges Perec. On assiste ainsi à un regard croisé sur l’art et la littérature à partir de cette hypothèse que Perec inscrit la littérature dans l’art contemporain, en particulier dans cette partie de son territoire gouvernée par le photographique.

Il ne s’agit donc pas d’aller à la recherche d’improbables traces de l’œuvre de Perec dans l’art contemporain, ni d’ailleurs l’inverse, mais de souligner des résonances communes, des problématiques proches, des intersections, des convergences créatives.
Les questions ne portent pas sur des objets extra-esthétiques — le sacré, l’argent, etc. —, mais sur les processus créateurs eux-mêmes, sur les grandes lignes qui parcourent les œuvres par-delà leurs différences de matériaux, de pratiques et d’univers.

Certaines postures esthétiques d’art contemporain et de photographie traversent l’œuvre de Georges Perec qui, il faut le souligner, ne s’est pourtant que modérément intéressé à l’un et à l’autre.
La force de l’exposition est donc de faire éprouver et comprendre comment, au croisement de l’art, de la photographique et de la littérature, des groupes d’œuvres hétérogènes vibrent esthétiquement au même tempo avec le monde.
C’est ainsi que l’exposition est organisée en quatre grands pôles associant une problématique et des livres de Perec: 1° Le quotidien (Les Choses, Un homme qui dort) ; 2°Le jeu (La Disparition, Espèces d’espaces) ; 3° L’autobiographie (W ou le souvenir d’enfance, Je me souviens) ; 4° Le romanesque (La Vie mode d’emploi).
Ces pôles sont des points de convergence autant que d’analyse, où l’art et la littérature s’éclairent mutuellement.

Le quotidien, le jeu, l’autobiographie et le romanesque : telles sont donc, selon Jean-Pierre Salgas, les quatre grandes lignes sur lesquelles la littérature de Perec rencontre l’art contemporain.

Il est en effet pertinent de faire dialoguer le quotidien perecquien des Choses et d’Un homme qui dort, avec les nombreuses œuvres «infra-ordinaires» qui, à partir des ready-mades de Duchamp, traversent tout l’art du XXe siècle, de Bertrand Lavier à John Armleder, de Jean-Louis Garnell à Tony Cragg, de Spoerri à Jacques Villeglé, etc. Autant d’œuvres qui, de surcroît, sont habitées par le paradigme photographique : soit directement chez Jean-Louis Garnell ou Jean-Luc Moulène ; soit virtuellement dans toutes les œuvres où, selon le principe du ready-made, le faire manuel est supplanté par le choisir / déplacer / enregistrer.

Le jeu ne se limite pas chez Perec au fameux puzzle de La Vie mode d’emploi, au jeu de go, ou à sa passion pour les mots croisés, il est au cœur de son écriture. En particulier quand elle s’inspire de l’Oulipo.  Dans La Disparition, le jeu consiste en cette contrainte de ne jamais utiliser de «e», la lettre pourtant la plus répandue de la langue française.
Ces sortes de contraintes, ludiques et rigoureuses à la fois, ces règles abstraites de construction des œuvres, se retrouvent en art chez les minimalistes Sol LeWitt, Carl Andre ou, différemment, chez André Cadere ou François Morellet, ainsi que dans les combinatoires  photographiques de Claude Closky ou des Becher.

Mais la futilité et la superficialité des jeux n’est qu’apparente. Elle est pour Perec une façon de lier écriture et autobiographie — Bernard Magné a ainsi montré que La Disparition, roman sans E, est à comprendre sans E(sther), sans E(la), sans E(eux), les parents disparus, victimes de la Shoah, à jamais présents au cœur de l’écriture.
Alors que certains éléments autobiographiques sont inscrits à même les textes, de façon certes toujours souterraine et biaisée, la plupart de ces éléments sont chez Perec produits au moyen d’un véritable encodage des protocoles de l’écriture.

Ce refus délibéré de l’expressivité rejoint évidemment Marcel Duchamp, dont La Boîte-en-valise est, comme un paradigme, placée au centre de l’exposition. Refus qui se retrouve dans des postures artistiques aussi différentes que celles des artistes conceptuels et d’Andy Warhol.
Au culte de la création picturale, à la mystique du geste expressif, au dogme de l’originalité et de l’inventivité, à la vénération du talent de l’artiste, Warhol oppose, en s’appuyant sur la photographie et ses dérivés, la mécanisation, la rentabilisation, et la division du travail. Aux antipodes de la peinture-peinture incarnée par l’Expressionnisme abstrait, sa peinture (mécanique) procède en quelque sorte, au début des années 1960, à une dépicturalisation de l’art. Cela au moment où des mouvements comme l’Oulipo sont en train d’inventer une littérature a-subjective et à contraintes. Mécanique.

Confronté dans sa vie à une perte incommensurable défiant toute expression, Georges Perec a construit une très sophistiquée machine littéraire sur un principe de subjectivité inexpressive. L’inexpressivité n’étant pas une abolition de la subjectivité, mais l’une de ses versions littéraires et artistiques — version plate et superficielle, sans profondeur apparente, distanciée.

Faute de pouvoir exprimer un trop grand inexprimable, de l’inscrire dans l’évidence lexicale et narrative des textes, Perec l’encode dans les structures syntaxiques de sa machine littéraire — ses programmes, ses contraintes, ses «cahiers des charges», ses combinatoires, ses enregistrements, ses inventaires, etc.
Ce faisant, son œuvre rentre dans ce secteur de l’art contemporain où la traditionnelle profondeur a fait place à des formes de platitude et de superficialité; où les affects des auteurs et des artistes s’effacent  devant les machines picturales, littéraires ou figuratives; où la photographie est tour à tour paradigme et matériau.

Dans cet art a-subjectif comme dans la littérature inexpressivement subjective de Perec, les œuvres ne s’épuisent pas dans leur visibilité ou leur lisibilité, parce qu’elles résident dans la plate profondeur de leurs processus artistiques et littéraires de production. C’est dans cet infra-mince que Perec a contribué, avec d’autres, à se faire rencontrer la littérature et l’art contemporain.

André Rouillé

L’exposition
Commissaire scientifique: Jean-Pierre Salgas
Commissariat au Musée des beaux-arts de Nantes: Blandine Chavanne I Alice Fleury
Commissariat au Musée des beaux-arts de Dole: Anne Dary
Dates
— Nantes: 27 juin-12 oct. 2008
— Dole: 21 nov. 2008 – 21 févr. 2009

Lire
«Regarde de tous tes yeux regarde», l’art contemporain de Georges Perec, catalogue d’exposition, Joseph K. / Musée des beaux-arts de Nantes / Musée des beaux-arts de Dole, Nantes, 2008.
— Bernard Magné, Georges Perec, Nathan, Paris, 1999.
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