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Larry Clark: censure pour la liberté artistique

PAndré Rouillé

Bertrand Delanoë, Maire de Paris, a diffusé un communiqué de presse très vigoureux en réponse à un dossier publié la veille par Libération (7 oct. 2010) sur l’exposition «Larry Clark» présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, mais assortie d’une interdiction aux mineurs de moins de 18 ans. Le terme qui semble avoir le plus irrité le Maire est celui de «censure», qui avait pourtant été déjà employé par le groupe Vert au Conseil de Paris dans une lettre où il s’était ému de la «censure préventive» appliquée par la Mairie à l’exposition avant son ouverture, et préalablement à toute contestation, plainte et polémique.

Bertrand Delanoë, Maire de Paris, a diffusé un communiqué de presse très vigoureux en réponse à un dossier publié la veille par Libération (7 oct. 2010) sur l’exposition «Larry Clark» présentée au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, mais assortie d’une interdiction aux mineurs de moins de 18 ans. Le terme qui semble avoir le plus irrité le Maire est celui de «censure», qui avait pourtant été déjà employé par le groupe Vert au Conseil de Paris dans une lettre où il s’était ému de la «censure préventive» appliquée par la Mairie à l’exposition avant son ouverture, et préalablement à toute contestation, plainte et polémique.

Ce communiqué de presse reprend, avec un surcroît d’agacement, la même tentative de rétablir la «réalité» des faits: 1° l’exposition constitue «la première rétrospective intégrale de l’œuvre» de Larry Clark en France; 2° «aucune de ses œuvres n’a subi une quelconque censure»; 3° donc la Mairie garantit «l’expression de la liberté artistique dans le respect des textes applicables» (l’article L 227-24 du code pénal contre la diffusion aux mineurs de messages à caractère violent ou pornographique).

C’est clair, c’est net. Mais pas si simple. La Mairie de Paris vient d’inventer une nouvelle forme de censure: la censure qui libère! Comme s’il fallait imposer à toute force ce nouvel objet idéologique, l’argumentation en forme de syllogisme est accompagnée de formules guère amènes, que l’on aimerait ne pas trouver chez un élu et responsable politique: «Libération trompe ses lecteurs», ou «c’est tout simplement faux», ou encore «il est également gravement inexact». Quant aux commentateurs dubitatifs, ils sont accusés de mener des «procès démagogiques instruits sur la base d’arguments fallacieux». Difficile de ne pas voir là un relâchement de la parole politique et des principes démocratiques dont souffre cruellement la France depuis quelque temps.

Rien de parviendra toutefois à dissimuler la tentative de dénier la vraie réalité de la censure au moyen d’une fausse notion de la «liberté artistique».
Quoi qu’on en dise, et quelles qu’en soient les justifications, quand une autorité soumet à un examen le contenu de différentes formes d’expression ou d’information avant d’en permettre la publication, la représentation ou la diffusion, elle procède à une «censure préalable». L’exposition n’est certes pas totalement fermée, ni amputée de certaines de ses pièces, mais elle est interdite d’accès à une partie de son public: les mineurs.
Quant à la liberté artistique, elle ne réside pas seulement dans la liberté reconnue aux artistes de produire des œuvres sans contrainte ni interdit, et d’en faire l’usage qu’ils veulent, elle consiste tout autant à en assurer un libre accès à l’ensemble de leur public. Une œuvre à diffusion juridiquement restreinte n’est pas une œuvre libre.

On sent que le Maire peine à dissiper l’idée de «censure préalable», et à faire passer ce message décliné à l’envi que l’exposition est présentée dans des «conditions de liberté absolument inédite», et que les «mesures de précaution» prises sont nécessaires à l’exercice de «la liberté artistique, celle des artistes et de leurs œuvres».
En oubliant que la liberté artistique, est aussi celle du public, de tous les publics, et plus encore dans le cas de Larry Clark dont l’œuvre est conçue et réalisée avec des adolescents et pour eux.

Pour soutenir la démarche, le communiqué argue du fait que l’œuvre de Larry Clark n’a jamais été montrée en Europe (sauf en Norvège), que les «musées de New York qui la possèdent ne la montrent pas», que la Maison européenne de la photographie, elle-même institution de la Ville de Paris, possède dans ses collections des photographies de la série «Teenage Lust» qui sont «trop violentes ou choquantes» pour être montrées.
Puis, sur le thème «on n’est pas les seuls», vient un petit développement sur d’autres institutions françaises qui, avant la Mairie de Paris, ont elles aussi décidé une «interdiction d’accès des mineurs» à l’une de leurs expositions.

Enfin, comme si tout cela ne suffisait pas, un fichier séparé veut apporter la preuve par l’image en reproduisant treize des photographies les plus «choquantes» qui ont motivé la décision d’interdiction. Une sorte d’enfer de l’exposition, mais aussi un échantillon de l’œuvre (à diffusion confidentielle).

Ces images, qui sont toutes en noir et blanc, ou monochromes, représentent pour l’essentiel des garçons et des filles qui contemplent et exhibent leur sexe, ou qui s’adonnent à des jeux sexuels — pénétration, attouchements, etc. —, ou qui, souvent nus, se piquent lors de prises collectives de drogue.

Pour un regard rapide et superficiel, ces clichés aux cadrages sommaires et aux compositions élémentaires, aux thèmes répétitifs et étriqués, aux lumières blafardes et aux espaces désespérément confinés, pourraient paraître d’un médiocre intérêt artistique, ne guère sortir du rayon de la pornographie, et n’avoir aucune légitimité à figurer sur les cimaises d’un musée d’art. C’est précisément cette inclination que vient paradoxalement conforter la «censure préalable» puisque les photos de Larry Clark montrées en tant qu’œuvres dans le musée sont traitées comme de vulgaires clichés pornographiques par l’interdiction qui les frappe.

Pourtant, cette convergence de faiblesses au regard des critères établis de l’art est précisément ce qui fait art chez Larry Clark qui a su inventer une écriture photographique singulière pour dresser, dès son album Tulsa paru en 1971, le portrait d’une jeunesse américaine sans autre horizon que son auto-destruction: «Death is more perfect than life» peut-on lire sous la photo d’un homme arborant fièrement son revolver.

Or, cette façon de faire dériver l’art et ses critères formels et thématiques pour exprimer la singularité de situations, pour en capter les forces, est précisément ce qui est hermétique aux yeux de la censure qui, elle, ne sait voir que les thèmes, et reste ainsi désespérément aveugle à l’art. Dans les images, la censure ne perçoit que les choses: ni l’écriture, ni l’esthétique, ni les formes.
Ainsi dépourvues des sens agrégés dans leurs formes, les images sont repliées sur les choses qu’elles désignent. Une image d’adolescent qui exhibe et contemple son sexe en érection ne peut, pour les censeurs, que relever de la pornographie; une femme enceinte en train de se piquer, assise solitaire dans une pièce vide, est réduite à la littéralité de son acte qui, réprouvé par la loi et par la morale, ne saurait être porté à la connaissance des mineurs.

L’interdiction aux mineurs décidée par le Maire de Paris, Bertrand Delanoë, et son adjoint à la Culture, Christophe Girard, est si stupéfiante qu’elle éclaire d’une lumière crue toute une politique.
Avant tout, l’interdiction n’est pas assumée pour ce qu’elle est, une «censure préalable», mais convertie, par la magie du discours, en exploit au service de la «liberté artistique». Cette supercherie intellectuelle consistant à inverser les faits par les discours renvoie à de vieilles pratiques politiciennes que l’on croyait révolues, surtout de la part d’élus socialistes.

En deuxième lieu, cette interdiction réactive et accroît le traumatisme qu’a causé chez les artistes et les acteurs de l’art le triste procès de Bordeaux relatif à l’exposition «Présumés innocents» — encore était-il, lui, plus logiquement porté par des milieux à l’idéologie que l’on désigne souvent comme «nauséabonde»!
Loin d’être renforcée, la «liberté artistique» s’en trouve considérablement fragilisée, puisqu’il apparaît nettement que la loi est ici appliquée par ceux-là mêmes qui en dénoncent l’excessive rigueur. Le traumatisme est accru par le fait que l’arme de la loi n’est plus actionnée par les ennemis de l’art (ce qui pouvait se concevoir), mais par ceux qui prétendent en être les amis et les défenseurs (ce qui laisse pour le moins perplexe).

En outre, la Mairie affiche sans ambiguïté aucune sa stricte soumission à la lettre de la loi, donc son total refus de la faire évoluer, en rupture avec la mission historique des forces progressistes et réformistes.

Enfin, cette censure, qui est si extravagante qu’elle suscite un flot de commentaires, a pour effet mécanique d’attirer les visiteurs. Sur son blog, Christophe Girard ne cache pas sa satisfaction de constater que des «milliers de personnes» se pressent à l’exposition, et que le musée va ainsi «enregistrer des recettes importantes et tout à fait nécessaires en période de crise économique».

En fait, l’exposition Larry Clark et son interdiction aux mineurs se complètent dans une politique générale de mise en spectacle de la culture. Du spectacle avant toute chose! De l’événement, de l’éphémère, du clinquant, de la surface, du buzz. Dans ce but, quoi de mieux qu’un artiste à l’œuvre sulfureuse à laquelle la censure vient donner un surcroît de piquant. Du bon usage marketing de la censure, en somme. Et çà marche, çà fait du chiffre, et çà ne manquera pas de doper les bilans de la politique culturelle à Paris lors des prochaines élections.

Cette orientation, plus proche de la communication et du business que de la culture, peut attirer des visiteurs. Mais attirera-t-elle les électeurs? Ce n’est pas certain, parce qu’il apparaît de plus en plus nettement, ici et dans d’autres cas, que la politique culturelle est à Paris, dans les faits, de plus en plus éloignée d’une culture exigeante et dynamique, dont l’on aurait pourtant tant besoin pour résister aux dérives actuelles.

André Rouillé.

Lire
— Editorial n° 329. Larry Clark: exposons sans entraves
— Critique par Paul Brannac
— Écho: Larry Clark: le Maire de Paris accuse Libération d’un «renversement stupéfiant de la vérité»

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