ÉDITOS

Larmes de la nostalgie

PAndré Rouillé

Dix ans après avoir entonné avec Jean Baudrillard le refrain de la nullité de l’art contemporain, Jean Clair, conservateur du Musée Picasso, récidive. Il fait un coup double, en lançant dans un entretien au Figaro une nouvelle offensive verbale contre l’art contemporain et l’état présent de la culture, et en proposant au Grand Palais sa dernière grande exposition très significativement consacrée à «La Mélancolie».
Pour l’occasion, il s’est trouvé en Régis Debray un nouveau compère : l’un s’en prenant à l’art contemporain, l’autre au théâtre tel qu’il est apparu cette année en Avignon.
Ce qui frappe immédiatement, et pour tout dire laisse pantois s’agissant de deux représentants éminents de la culture et de la pensée françaises, ce sont les propos uniment catastrophistes et le lexique outrancièrement nihiliste de cette très longue interview à deux voix

(Le Figaro, 12 nov. 2005).

Pour Jean Clair, nous vivons dans «une société décervelée, écervelée, qui ne lit plus et ne veut rien savoir», tandis que, pour Régis Debray, elle est victime d’un «effondrement symbolique généralisé».
Il n’est question que de «crise du signe, crise du lien» (Debray), de «débâcle du langage et de perte du pouvoir des mots» (Clair), de «régression dans l’ordre civilisé» (Debray), de tyrannie de l’informe, alors que «c’est la forme qui dérange aujourd’hui et non plus l’informe» (Clair), etc.

Là où l’on attendait des éléments d’analyse, des repères pour comprendre, ou même quelques indications utiles pour s’orienter dans le labyrinthe de la culture et de l’art d’aujourd’hui, on ne rencontre que ressassements, que crispations nostalgiques, qu’idéalisation d’un passé irrémédiablement révolu, qu’expression douloureuse et mélancolique d’un violent sentiment de perte.
La pauvreté discursive, c’est-à-dire la patente incapacité des interlocuteurs à aborder adéquatement la complexité de la situation contemporaine, suggère ce triste diagnostic que le mal serait pire encore qu’ils ne l’imaginent, enclins que nous sommes à penser, en les lisant, qu’ils en sont eux-mêmes atteints.

Comment Jean Clair peut-il, en effet, sérieusement se satisfaire de cette litanie, usée jusqu’à la corde, qu’il ressasse à l’encontre des «bureaucrates» de la Culture accusés de «soutenir, subventionner, et honorer si jalousement de leur présence ces productions et ces manifestations dont Régis Debray et moi, dit-il, décrivons la nullité ?»
Et de citer comme exemple à ne pas suivre la biennale de Lyon. Et d’insister : «On n’a jamais vu un art aussi niais, sous son audace apparente, aussi infantile, être à ce point favorisé, soutenu, subventionné par ces bigots de l’avant-garde qui trônent dans les musées».

Ces véritables «éructations» de la raison ne font-elles pas écho aux «balbutiement, éructation, cri primal» qui, selon Jean Clair, caractérisent les œuvres produites en cette sombre époque d’«effondrement» de la langue et de la syntaxe françaises.

En fait, il n’y a ici rien à entendre qu’une immense désorientation devant la discordance des temps du monde d’aujourd’hui.
Considérant que l’Histoire (réduite à la chronologie) est garante du sens, qu’«apprendre l’Histoire, c’est apprendre le sens», qu’«il y a bien un sens, avec un avant et un après, qui fait qu’on ne peut pas renverser l’ordre des causes et des effets», Jean Clair s’en prend sans trier, sans même prêter attention, à tout ce monde qui, ne tournant plus comme avant, lui est devenu étranger, incompréhensible.
Et il se réfugie dans le paradis perdu de ses valeurs et modèles, où il y aurait des constantes et des universaux de la langue, où le théâtre ne se serait pas encore «séparé à la fois de la littérature et du peuple» (Debray), où la scène ne serait pas devenue ce lieu de la «régression anale» et de la victoire du bruit sur la parole (Debray).

Certains constats sont évidemment justes, notamment le pouvoir grandissant du marché et de la communication sur l’art et la culture, ou la redéfinition de l’espace et des pratiques de la langue, de l’art et du théâtre. Mais le point de vue d’ensemble est faux à force d’être «comme voilé par les larmes de la nostalgie» (l’expression est de Walter Benjamin).
C’est leur désorientation, leur déconnexion d’avec le cours du monde, qui rendent nos deux intellectuels sourds et aveugles aux expressions et productions du présent, et non pas le fait que tout serait nul et niais, indigne d’être vu ou entendu.

Au lieu de proclamer que «nous ne savons plus comment faire illusion», que le théâtre et l’art se réduisent désormais à une pauvre «recherche du brut» (Debray), que le «réel brut et inoffensif» s’est substitué au «réel symbolisé» (Clair) ; au lieu de cela, peut-être serait-il préférable et plus opératoire, en tous cas plus stimulant, de prendre la mesure de cette situation nouvelle et complexe selon laquelle la passion du réel est aujourd’hui inséparable du soupçon. Avec cette complexité supplémentaire due à «l’absence de tout critère formel permettant de distinguer le réel du semblant» (Badiou).
Au lieu, donc, de décliner à l’envi le motif de la fin de l’art, il serait certainement plus productif d’examiner «quel rapport l’art soutient au réel, ou quel est le réel de l’art» (Badiou).

Est-il nécessaire de souligner que le couplet sur les «bureaucrates» de la culture et les subventions inconsidérées accordées à l’art contemporain n’est pas seulement d’un populisme de mauvais alois, mais faux. En réalité, l’art contemporain est, en France, dans cette situation difficile où un désengagement croissant des pouvoirs publics n’est pas corrigé par des investissements privés suffisants. Ce qui pénalise gravement la présence de l’art contemporain français, et de la France, sur la scène culturelle internationale.
Ce que cette interview ne devrait guère contribuer à changer. Bien au contraire.

Il apparaît en effet que cette longue déploration frappée du sceau de la mélancolie est ravageuse, parce que trop systématiquement passéiste, trop violemment hostile aux mouvements du monde présent, trop fondamentalement attachée aux traditions et permanences, trop obstinément opposée aux devenirs.

Or, le monde change vite, très vite, sans toujours prendre les meilleures directions. Dans cette situation chaotique, souvent douloureuse, le rôle des intellectuels n’est pas de gémir, mais d’agir avec leurs moyens propres. Il est moins d’insulter le présent et de regretter le passé que de proposer de nouvelles lucidités, d’esquisser des voies d’avenir.
Inventer pour aujourd’hui et demain d’autres manières de voir, de dire, de faire — et de penser.

André Rouillé.

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Claude Closky, +1, 2000. Installation : projecteur vidéo, ordinateur, souris, table, internet (www.sittes.net/indice). Dimensions variables. Vue d’exposition, Biennale de Rotterdam, 2003. Courtesy galerie Laurent Godin, Paris. © Joséphine de Bère.

A lire :
— «Jean Clair et Régis Debray : entretien». Propos recueillis par Armelle Héliot, Jean-Paul Mulot et Hervé de Saint-Hilaire, Le Figaro, 12 nov. 2005.
— [Archives payantes] www.lefigaro.fr/culture/20051112.FIG0103.html
— Jean Clair (dir.), Mélancolie. Génie et folie en Occident, cat. de l’exposition du Grand Palais, RMN/Gallimard, Paris, 2005.
— Régis Debray, Sur le pont d’Avignon, Flammarion, Paris, 2005.
— Alain Badiou, Le Siècle, Le Seuil, Paris, 2005.
— Walter Benjamin, Charles Baudelaire, un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, Payot, Paris, 1982.