ART | CRITIQUE

L’Argent

PLaura Bayod
@22 Sep 2010

L'exposition d'André Guedes simplement intitulée «L'Argent», trace un chemin complexe entre le Paris historique de la Commune et Lisbonne, entre installation et projections, regard et implication du spectateur, lieux et cultures, art et anthropologie.

L’exposition d’André Guedes à la galerie Crèvecœur s’intitule «L’Argent», et l’œuvre présentée Civilisation. Ces titres placent l’entreprise sous le signe d’une réflexion anthropologique. L’exposition est construite en deux parties, réparties entre les deux salles de la galerie.
Au centre de la première salle, la plus spacieuse, se tient une minimale installation constituée d’étoffes imprimées. Sur un socle discret, les tissus colorés sont pliés avec soin, reposant les uns sur les autres, formant ainsi un rectangle fragile. Premier élément du chemin complexe conçu par André Guedes, ce «ready-made» joue un rôle dans une «histoire» qui se construit à contre-sens, qui part d’ici, pour aller là-bas, et qui se clôturera autour de cette première pièce…

La galerie Crèvecœur est l’«ici» de l’exposition. Implantée dans le quartier de Belleville à Paris, elle est le point de départ, mais aussi le point d’arrivée, du projet né d’une résidence d’André Guedes à la galerie en juin et juillet dernier. C’est dans cet entre-deux que se produit un détour.

L’artiste «prend la tangente» car si sa proposition est en résonance avec l’histoire de Belleville et de la Commune de Paris, c’est à Lisbonne que se déroule l’essentiel de l’action, précisément dans le bâtiment de l’Institut d’Hygiène et de Médecine Tropicales, dont sont issues les 133 diapositives projetées dans la seconde pièce de la galerie.
Dans un retrait plus intimiste, les diapositives qui défilent rejouent une part d’une histoire réelle: celle de «cérémonies coutumières canaques, et d’agissements survenus pendant des manifestations contre la guerre du Vietnam aux États-Unis, vers 1970».
Dans un environnement indéfini entre naturel et urbain, un groupe de personnes s’adonne à des mouvements et à des gestes qui nous sont étrangers, et vont jusqu’à brûler des billets d’euros. Le titre «L’Argent» trouve là l’une de ses manifestations.

La projection est accompagnée d’un texte lu, qui est extrait du livre Légendes et chants de gestes canaques que Louise Michel a écrit en 1874, au retour de la déportation en Nouvelle-Calédonie à laquelle elle a été condamnée avec d’autres prisonniers de la Commune. Ces références ne sont pas les seules, chaque élément est une sorte d’indice à l’Histoire.

L’importance particulière qu’André Guedes accorde aux lieux renvoie à son intérêt pour l’anthropologie de l’espace. Les différents lieux «appelés» dans son projet le sont moins pour des géographies, que pour leur rapport à une histoire et à une culture. Une culture mouvante, et diverse, dans le temps et dans l’espace géographique.

Au final, André Guedes propose de retrouver le spectateur sur le lieu d’un échange, dans une proposition de troc d’objets contre les premières étoffes. Manière de prendre une distance avec l’argent, manière aussi de reformuler la place du spectateur en lui accordant la possibilité de prendre part au projet, de rejouer et de s’approprier lui aussi l’histoire.

André Guedes nous convie ainsi à un cheminement non linéaire, abstrait, qui prend appui sur des éléments historiques réels. Une «reconstitution», ou plutôt une nouvelle construction transversale, un mélange de sens. C’est ce qui donne à ce travail sa singularité et son intérêt. Et ce qui fera naître peut-être, moins de réponses que de questions nouvelles.

— André Guedes, Civilisation, 2010. Diapositives (80 + 38) en double diaporama et bande-son (38’18″)
— André Guedes, étoffes imprimées, propriété de l’artiste