ART | CRITIQUE

Langue Matérielle, Jimmy Robert

PMuriel Denet
@20 Mar 2012

La langue est tellement usée que la poésie matérielle et charnelle de Jimmy Robert s’emploie à la mettre à nu en produisant l’ébauche d’un vocabulaire matérialisé, sensuel et viril, par un travail des médiums et de leurs limites.

Une langue qualifiée de maternelle est entendue comme originelle, donnée, offerte, porteuse d’une évidence qui tend à l’objectiver. La substitution d’une lettre suffit à Jimmy Robert pour la faire sortir de cette gangue ontologique. La Langue matérielle de l’artiste se déterritorialise, par décomposition et réinscription, du parler et de l’écrit vers des médiums allogènes.

Dans l’espace bipartite dévolu aux expositions satellites, l’installation s’est faite bipolaire. Face à face, mais invisible l’une de l’autre, deux vidéos présentent chacune une performance de l’artiste. En haut, Paramètres: assis à une table face à la caméra, l’artiste dit un texte, qui parle de structures et de dérèglements, et lui donne une visibilité matérielle en ajustant aux contours de son visage des découpages de plans d’architecte, comme une série de modélisations géométriques qui produiraient de nouveaux pictogrammes: «La forme du texte contraint les mouvements», dit l’un d’eux.

En contre-bas dans le foyer, Vocabulary, une vidéo posée sur un support incliné qui évoque un lutrin, donne à voir, et donc à lire, le corps en mouvement de l’artiste, noir sur fond blanc, dans des figures que l’on associe rapidement à de la musique techno, que l’on n’entend pas mais que l’on devine couler dans les oreilles du danseur via un lecteur mp3.
A chacune d’elles, répétitive, mécanique, et solitaire, un mot, qui apparaît à l’écran, est associé, plus ou moins descriptif, plus ou moins conceptuel, tel que «semeur» ou «idéaliste». L’artiste reprend librement l’usage des pistes de danse où sont nommées les figures chorégraphiques récurrentes.

Produisant ainsi l’ébauche d’un vocabulaire matérialisé, sensuel et viril, ces mises en tension, qui passent par le travail des médiums et de leurs limites, entre objectivation incarnée et sensualité paramétrée, est subjective et précaire, ainsi que le suggère un fragile assemblage de rouleaux de papier, qui fait s’étirer de la mezzanine au foyer une langue rose, retenue au sol par d’autres rouleaux, une chaise, une photo de chaise, un texte, qui évoque le devenir détritus de toute chose, perlés de gouttes du même rose que la langue de papier. Une citation déstructurée de la fameuse œuvre conceptuelle de Kosuth, qui interroge le rapport du langage et de l’image, en ouvrant une multitude de lignes de fuite.

Sur les étiquettes des rouleaux de papier, trois nuances de l’échéancier japonais: Tulipe noire, Rose dragée et Tête-de-nègre. La langue est décidément usée jusqu’à la corde que la poésie matérielle et charnelle de Jimmy Robert s’emploie à mettre à nu.

Oeuvres
— Jimmy Robert, Untitled, 2010. Installation et matériaux divers. 80 x 80 cm
— Jimmy Robert, Untitled, 2005. Tirage jet d’encre et boîte en bois. 80 x 80 cm.
— Jimmy Robert, Untitled, 2007.Tirage jet d’encre sur papier archive. 160 x 110 cm.
— Jimmy Robert, Untitled, 2008. Installation, matériaux divers.
— Jimmy Robert, Untitled, 2007. Installation, matériaux divers.
— Jimmy Robert, Counter-relief, 2009. Performance, matérieux divers.
— Jimmy Robert, Consensus rouge-noir, 2010. Performance, film 16 mm.