PHOTO | CRITIQUE

L’Afrique héroïque

PAgathe Cancellieri
@20 Fév 2010

A rebours d'une Afrique abandonnée et traumatisée, Philippe Bordas porte un regard riche et lumineux sur ce continent. A travers trois séries de photographiques, il propose, sans complaisance, les portraits d'une Afrique autodidacte et insoumise.

L’exposition «L’Afrique héroïque», présentée à la Maison européenne de la photographie, retrace le parcours de Philippe Bordas sur le continent africain de 1988 à 2008. Ses photographies sont placées sous le signe des rencontres avec les chasseurs du Mali, Frédéric Bruly Bouabré, les boxeurs du Kenya et les lutteurs du Sénégal. De ces portraits croisés émerge, selon Philippe Bordas, une Afrique «de la mémoire, de la rébellion et de l’insoumission».

Les chasseurs du Mali, en grand format et en couleur, ouvrent l’exposition. Armes en main, accompagnés de hyènes ou présentant leur butin, ces chasseurs, qui se considèrent comme les descendants de l’empire médiéval de Soundjata Keïta, sont photographiés devant leurs maisons de terre rouge, dans la lumière irradiante du soleil couchant.
À l’encontre d’une photographie humanitaire complaisante qui présente des personnes brisées au regard vide, Philippe Bordas saisit des regards fiers et amusés, ceux d’une Afrique joyeuse et insoumise.

La seconde série trace le portrait d’une Afrique autodidacte, qui se réinvente elle-même à travers la figure de Frédéric Bruly Bouabré. Cet «inventeur de l’écriture», comme l’appelle Philippe Bordas, a créé une écriture pour son ethnie Bété en s’inspirant du dessin des pierres volcaniques sacrées de sa terre d’enfance. Son but est ainsi de sortir l’Afrique de sa soumission à l’oralité et d’une écriture étrangère qui lui est imposée de l’extérieur.

Cette série est constituée de portraits de Frédéric Bruly Bouabré et de vues de son écriture, de ses dessins, et de sa bibliothèque. À l’inverse de la série sur les chasseurs du Mali nimbée de mystère, celle-ci, en noir et blanc, est plus didactique. Des légendes retracent le parcours et explicitent l’écriture de Frédéric Bruly Bouabré; des échantillons de cette écriture sont présentés sur des cartels, tandis que les pictogrammes sont déchiffrés à l’aide de photographies : un cliché de hache prise est ainsi associé à son pictogramme, tandis qu’un cartel renseigne sur la symbolique de la hache pour l’ethnie Bété.

La série s’achève sur deux photographies en noir et blanc de grands formats: sur l’une, Frédéric Bruly Bouabré pose le regard fier devant une carte de l’Afrique, tandis que sur l’autre un trou creusé dans du béton en forme de continent africain contient des pierres volcaniques, base de l’écriture de Frédéric Bruly Bouabré.

Dans «L’Afrique à poings nus», Philippe Bordas exprime les stigmates de l’Afrique contemporaine en comparant les combats des boxeurs du Kenya avec ceux des lutteurs du Sénégal. L’usage d’un appareil de petit format permet d’accumuler les clichés et d’arriver à une présentation plus vivante.

Au Kenya, dans une salle de catéchisme du bidonville géant de Mathare Valley, Philippe Bordas photographie de très près des jeunes hommes qui s’entraînent à la boxe anglaise, sport occidental. L’espace est restreint, les corps épuisés, les regards vides, l’entraînement et la fatigue transforment ces hommes en fantômes.
Au Sénégal, au contraire, les lutteurs s’entraînent à ciel ouvert, les images expriment la beauté des gestes, l’intensité des corps à corps, la précision des regards. La lutte devient danse et les cris de victoire se mêlent aux rires des lutteurs. A la fin du combat, le vainqueur est porté sur les épaules d’un autre en signe de triomphe.

Philippe Bordas montre qu’il n’existe pas une seule vision de l’Afrique, qui est multiple, nourrie par ses «héros autodidactes».

Liste des œuvres
Philippe Bordas
— Philippe Bordas, Bruly Bouabré, 1993. Photographie.
— Philippe Bordas, Les chasseurs du Mali, 2001. Photographie.
— Philippe Bordas, Les boxeurs du Kenya, 1991. Photographie.
— Philippe Bordas, Les lutteurs du Sénégal, 1995. Photographie.

Publications
— Philippe Bordas, L’Afrique à poings nus, Seuil, 2004.
— Philippe Bordas, L’invention de l’écriture, Fayard, 2010.