ART | CRITIQUE

La vie silencieuse

Vernissage le 12 Sep 2009
PEmmanuel Posnic
@22 Sep 2009

Expo chez Almine Rech, invité du Louvre et du festival d'Automne, installation inédite au 104. Pas de doute, le Suisse Ugo Rondinone est l'artiste de la rentrée parisienne.

Triple actualité donc pour trois projets aux visages différents, à l’image du travail qu’Ugo Rondinone explore depuis une dizaine d’années. Peinture, sculpture, vidéo, installation multimédia, le Suisse rôde dans tout le spectre des médiums de l’art contemporain et promène à chaque instant cette douce mélopée singulière. Le charme discret de la mélancolie probablement, cette connexion imparable du beau et de l’étrange, du malhabile et de la vérité nue.

Le tracé de son œuvre croise bien souvent des résonances métaphysiques. Les apparitions en clown ou en travesti dans les années 90 nourrissaient ses introspections comme le font aujourd’hui les masques en terre, ces autoportraits déformés qu’il dissémine dans les salles d’exposition, notamment ici chez Almine Rech.
A l’opposé, ses tumultes intérieurs l’amènent vers une certaine forme d’universalisme: on retrouve ainsi l’artiste dans des toiles crépusculaires aux horizons éclatés par d’intenses volumes de bleus et de sombres. Et cette question qui traverse vraisemblablement sa peinture: que reste-t-il de l’homme face à l’immensité et l’outrageuse beauté des astres?

Chez Almine Rech, Ugo Rondinone présente une nouvelle série de grands tableaux au sujet invariable, des plages de ciels étoilés. Simplissime trajectoire de la peinture et accord parfait de taches blanches sur d’impassibles fonds noirs.
La nuit est posée et Ugo Rondinone rend presque palpable les fantasmes qui l’accompagnent. L’incertitude, l’inconnu, le vide, l’espace, encore une fois l’écho métaphysique. Comme toujours, les toiles d’Ugo Rondinone créent les conditions du silence. Et rendent le spectateur presque atone devant ces «apparitions» magiques et surréelles.

Mais si son œuvre voisine avec l’ésotérisme, c’est incontestable, elle est toujours rattrapée par un moment de futilité, par une seconde d’ironie rafraîchissante. A l’image de cette nuit faussement palpable. A l’image surtout de ces masques pseudo-primitifs mal dégrossis, hilares ou bêtas, qui brisent l’élan hiératique de la représentation humaine et lui renvoient une image délibérément négative. L’ironie est d’autant plus complète qu’il s’agit d’autoportrait.

Ugo Rondinone a le souci de recouvrir la réalité. Le masque est un drap d’ironie jeté sur la figure. Les ciels étoilés peints, une manière de rejouer leurs beautés.
Il y a d’autres avatars dans cette exposition, eux aussi traversent le parcours du Suisse. Notamment les ampoules géantes, suspendues aux plafonds et, le comble, souvent éteintes. Il y a aussi d’immenses portes en bois, posées contre le mur et fermées à double tour.
Derrière ces deux exemples, des symboles forts: la possibilité d’un ailleurs (la lumière, l’ouverture) mis en échec par l’inertie. Des symboles rendus lourds et agressifs parce qu’eux-mêmes sont recouverts, cette fois-ci par une peinture grise de nature à paralyser les velléités constructives.

Volonté de dissimuler puis de révéler par le prisme de la peinture ou de la sculpture? Peut-être. Recouvrir la réalité, exagérer les traits, c’est aussi révéler au plus profond la nature de ce que nous sommes. Derrière Ugo Rondinone, il y a Bosch, les Romantiques, un regard sceptique et désabusé sur le monde. Mais aussi des possibles qui se fabriquent, et l’humour qui n’est jamais meilleur que dans la défaite.

Ugo Rondinone
Moonrise. west. august, 2004. Cast polyurethane, black. 115 x 60 x 237 cm.
Moonrise. west. june, 2004. Cast polyurethane, black. 96 x 67 x 30 cm.
Fullblown firmament fulfillment, 2008. Wood, fittings, varnish. 290 x 201 x 18 cm.
Fünfterjunizweitausendundneun, 2009. Acrylic paint on canvas, (caption on plexiglass plaque). 260 x 200 cm.
Zweiterjunizweitausendundneun, 2009. Acrylic paint on canvas, (caption on plexiglass plaque). 260 x 200 cm.