ART | CRITIQUE

La vie secrète des plantes

PBarbara Le Maître
@20 Oct 2002

Un large éventail de matières, des œuvres en forme de constellations, le motif de l’étoile, un télescopage des domaines terrestre et céleste. Mais aussi, la prise en charge de la mémoire des camps de concentration et des corps des victimes.

C’est un fait : en termes de matières, on trouve un peu de tout dans les œuvres d’Anselm Kiefer. Un peu de tout c’est-à-dire, outre de la craie et de la peinture, du sable, des cendres, du bois, des photographies, des cheveux, des feuilles mortes, du verre, des dents, des fougères, de la paille, des tournesols, des graines, des vêtements durcis dans la boue ou recouverts de poussière, des chaussures, des outils, des objets miniaturisés et même, à l’occasion, du sperme. En termes de motifs, en revanche, l’étoile fait l’objet d’un net privilège (Etoiles en 1995 ou Chutes d’étoiles en 1998, entre autres exemples), présentée la plupart du temps autrement que sous son aspect ou sa forme ordinaire…
Confronté, pour lors, à de grandes feuilles de plomb tapissées de tachetures noires, blanches ou anthracites, émaillées d’inscriptions multilingues (en latin, en grec, en allemand) et de codes énigmatiques combinant chiffres et lettres, toutes feuilles sur lesquelles se détachent encore de vraies plantes enrobées de plâtre, l’œil de l’observateur soupçonne, d’emblée, qu’il y a là quelque chose à déchiffrer et non pas seulement à éprouver.

Chose évidente: le monde visuel qui se déploie sous nos yeux prend, en tout premier lieu, l’apparence des constellations. On suppose donc que l’on se trouve face à un nouveau catalogue astronomique ou, pour le dire autrement, que le propos est celui d’une topographie du ciel élaborée à partir des différents objets de l’astronomie. Emergent en effet, parmi d’autres mentions mystérieuses, des noms d’étoiles (Arcturus, Deneb), d’amas de galaxies (Perseus), de constellations (Orion). Par ailleurs, les séries chiffrées terminées par des lettres peuvent renvoyer à l’un ou l’autre des systèmes de classification des étoiles en fonction de leur position et de leur composition — distance, couleur, masse, présence de métal ou de gaz, etc.
Chose moins évidente : si l’enjeu de telles représentations est bel et bien de l’ordre de la cartographie, quel est le territoire reconfiguré, au juste ? Il semble qu’il ne s’agisse pas seulement de la voûte céleste car, sinon, à quoi bon ces végétaux, ces objets pétrifiés ?

Chaque plante a une étoile correspondante dans le ciel, nous apprenait une œuvre récente de l’artiste. En couchant divers végétaux sur la carte du ciel, Anselm Kiefer raccorde les domaines terrestre et céleste, met sur un même plan l’univers des choses proches et périssables (branches, feuillages, fibres ou cheveux, chaussures), et cet infiniment lointain qui n’est plus vraiment à la mesure de l’homme. Sans prétendre élucider le projet ici mis en œuvre, on donnera juste quelques pistes susceptibles d’en favoriser l’étude.

D’abord, on vient de le souligner, l’œuvre organise la confrontation ou, mieux, le télescopage entre des ordres de grandeur plutôt hétérogènes. Pour autant, le rapport entre microcosme et macrocosme n’est pas nécessairement incommensurable: dans Drache(2001), le branchage s’ouvre sur la carte du ciel exactement à la manière d’un compas.
Ensuite, le rapport entre les principales valeurs chromatiques utilisées — blanc des végétaux passés au plâtre sur fond gris sombre — évoque le négatif photographique ou, réflexion faite, les images obtenues par radiologie.
Le ciel mesuré, radiographié, aura-t-on réellement su déchiffrer l’histoire qui s’y trouve inscrite? Ici et là sur la carte du ciel sont disséminées des étoiles, offertes, toutefois, sous une forme singulière: rapportées à la numérotation qui les identifie et facilite leur archivage. A propos d’une œuvre réalisée en 1998 et intitulée Sternen-Lager IV, Daniel Arasse avait souligné que la traduction française peut opter, c’est selon, pour Dépôt ou Camp d’étoiles IV. A coup sûr, le mode de présentification de l’étoile fait ici matricule, en sorte que le motif pictural prend en charge la mémoire des camps de concentration et, surtout, celle des corps tatoués qui y furent supprimés.

(Liste des œuvres non communiquée).